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CANNES 2014 #1

Article rédigé pendant le Festival de Cannes 2014, entre deux visionnages de films...

Le jeune Bones vit avec sa mère Billy (danseuse de night club) et son petit frère dans un quartier pauvre et délabré (Detroit ?). Suite à la crise financière les gens quittent leurs maisons, détruites ou brûlées les unes à la suite des autres. Dans ce monde en ruines tout devient affaire de survie.

Ryan Gosling, avec "Lost River", débute sa carrière de cinéaste avec une belle proposition de cinéma : faire un portrait de l'Amérique d'aujourd'hui, une sorte d'état des lieux, via le fantastique. Le cinéma de genre, cadre privilégié pour dire l'essentiel par la forme et non par le fond.

Ici, l'Amérique en ruine, au passé glorieux littéralement englouti, devient une terre de fantasmes (et de phantasmes). Comme dans le cinéma de David Lynch (Blue Velvet notamment), les années 50 hantent le film et ses figures semblent revenir sous des formes plus ou moins monstrueuses, comme passées au travers du prisme de l'inconscient, du fantasmatique, du pulsionnel. C'est ainsi que l'on retrouve la figure de Marylin (la mère), les voitures, la romance naïve, le mauvais garçon (Bully), les vieux tubes (avec des reprises décadentes), le parc d'attraction, etc... Le tout sous le haut patronnage de sainte Barbara Steele, en grand-mère paralysée figée comme une poupée de cire : elle évoque tout autant son aura passée de reine du cinéma d'horreur des années 50-60, que le complexe de Gloria Swanson dans "Boulevard du crépuscule" (fixation maladive sur les images du passé). Ce qui est donc intéressant et nous captive avec ce film, c'est que Gosling travaille la représentation elle-même du chaos et des ruines, et tente de l'inscrire dans une histoire des formes. Il le fait avec plus ou moins de bonheur mais cette démarche est déjà hautement précieuse.

La grande réussite du film tient dans sa remise en scène du théâtre grand-guignol (le cabaret où la mère est embauchée pour des shows sanglants). La fonction première du show est cathartique (purger les passions, etc.), et elle agit comme distanciation par rapport à la violence et à l'horreur du réel. Mais la beauté du film est de peu à peu dissoudre cette distance, pour aboutir à cette image bouleversante du visage écorché de Billy, lequel devient la véritable image, l'image juste, le visage même de l'Amérique écorchée vive. Ensuite, comme chez Lynch (c'est la référence un peu étouffante du film), quelques symboles psychologisants demeurent un peu grossiers (les ciseaux, le rat) mais sans excès.

Avec ce beau premier film, Gosling fait preuve d'une croyance, que certains jugeront naïve, dans la puissance des formes au cinéma, mais que l'on peut saluer ici, et d'autant plus que la sélection cannoise cette année s'est révélé dans l'ensemble infiniement moins risquée.

Jean-Paul Lançon

 

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 Lost River de Ryan Gosling (États-Unis, 2014)

Un certain regard, Cannes 2014

"Lost River" est sorti en salles le 8 avril 2015.

Crédits : Le Public sytème cinéma / Bold Films Productions LLC