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CANNES 2014 #5

Article rédigé pendant le Festival de Cannes 2014, entre deux visionnages de films...

Les relations entre Mark Schultz, jeune lutteur doué mais instable, son frère Dave, et un milliardaire auto-proclamé entraîneur, John Du Pont, qui les "achète" pour fonder sa propre équipe nationale de lutteurs.

Sorte de film à mi-chemin entre le cinéma indépendant et celui des grands studios, "Foxcatcher" remonte un peu le niveau de la production américaine actuelle. Des stars à contre-emploi (Channing Tatum et Steve Carell, impeccables), un rythme posé mais pas lent, un sujet adulte, une profondeur psychologique rarement développée ailleurs... en fait ce projet aurait tout aussi bien pu être produit par HBO pour le câble (ce qui est arrivé à Soderbergh pour "Liberace"). Il est donc déjà appréciable de voir revenir sur grand écran un film "adulte" porté par des acteurs "bankable". Le film en lui-même n'a pas de génie, n'est pas un objet cinématographique hors du commun, mais parvient avec justesse et talent à nous montrer cette relation tout à fait singulière entre les trois hommes. (Il le fait avec beaucoup de retenue et de pudeur.)

C'est une histoire qui explore les relations délétères entre pouvoir, argent, famille et estime de soi. Le besoin de reconnaissance (qui est ici fondamentalement un besoin d'amour filial ou fraternel) conduit le riche comme le pauvre à des actions tantôt ridicules (les mises en scènes d'autopromotion pour John, le relooking de Mark) tantôt auto-destructrices (fascination pour les armes, patriotisme démesuré). L'argent de John finit même par corrompre Dave, le frère de Mark qui seul a réussi à trouver un bel équilibre familial, où règne un amour partagé. Car finalement John et Mark souffrent de ce même défaut d'amour, qui les poussent à un dépassement de soi aux dimensions monstrueuses (du tank commandé par John aux accès de boulimie de Mark).

On peut lire en filigrane de ces dérèglements une vision de l'Amérique, qui brûle toujours de manière absurde et spectaculaire son trop plein d'énergie ou de frustration. Au bout du compte, la violence civilisée et contenue par les règles sportives n'est jamais qu'un substitut à la véritable violence latente, prête à exploser. Mais c'est elle qui a fabriqué et fabrique encore l'histoire des Etats-Unis.

JPL

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Foxcatcher de Bennet Miller (Etats-Unis, 2014)

Compétition Festival de Cannes 2014

"Foxcatcher" est sorti en salles le 21 janvier 2015.

Crédits: Mars Distribution