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ENCODAGES

Par Aurelio Cárdenas

 

Tandis que la Vieille Dame scintillait sous une pluie fine et glacée, à quelques rues et bistrots de là, la salle de projection de la Maison de la Culture du Japon se remplissait pour accueillir le cinéaste Kiyoshi Kurosawa. Le réalisateur japonais, très prolifique et, avouons-le, assez inégal depuis "Cure" en 1997, venait présenter une de ses dernières oeuvres, le moyen-métrage inédit "Seventh Code".
En préambule, Kiyoshi Kurosawa précisa avec humilité que ce film n'était pas destiné aux salles obscures: "Seventh Code" était un simple produit promotionnel pour accompagner le dernier album d'une chanteuse j-pop, Atsuko Maeda. Une présentation qui laissa les spectateurs un poil perplexe pendant que la salle plongeait dans l'obscurité.
L'heure passée, force était de constater que "Seventh Code" demeurait un objet filmique difficile à étiqueter.

En effet, le film débute sur le mode inattendu d'une screwball-comedy : une jeune femme, Akiko, poursuit jusqu'à Vladivostok (Russie) un homme d'affaires dont elle s'est amourachée. Celui-ci n'en a cure et arrive à la semer après des péripéties avec des mafieux russes. Sans le sou, et perdue dans une ville qui lui est inconnue, Akiko est embauchée dans un restaurant tenu par des immigrés japonais et chinois - le film bascule dans une veine intimiste, un peu sociale-dramatique à la Ken Loach . S'ensuit un thriller classique avec son MacGuffin (cf. Hitchcock), ici du "kryton", objet prétexte à une intrigue tortueuse. Enfin, sans prévenir, un clip musical de la chanteuse, de facture plus conventionnelle, surgit dans les dernières minutes du métrage…


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Ces sauts de genre en genre demeurent une des caractéristiques forte du film mais aussi sa limite: le scénario à tiroirs semble inachevé, tronqué voire fréquemment incohérent - mais il est vrai que Kurosawa ne s'embarrasse pas toujours des vraisemblances dans ses récits, laissant souvent une grande part d'inexpliqué et de mystères non résolus.
Mais au-delà de l'approche zapping des genres cinématographiques, ce qui nous bluffe ici, c'est que nous finissons totalement par oublier la commande initiale. Même si Kiyoshi Kurosawa adapte sa cinématographie selon la catégorie des scènes (quelques caméras épaules pour faire plus réaliste, éclairages pop pour le clip...) il s'est aussi défait des contraintes pour créer une oeuvre personnelle et pour le moins troublante. Cette appropriation de la commande se réalise d'abord dans le choix des décors déshumanisés mais sublimés, traces d'une société contemporaine en décomposition :  no man's land urbains (l'inévitable usine désaffectée, un terrain vague...) ou habitations spacieuses et dépouillées (le loft aux rideaux vermillons). Le style du cinéaste s'affirme aussi ponctuellement dans la mise en scène de l'errance des personnages parmi ces différents lieux vétustes - scènes souvent filmées en plan très larges pour mieux les dérouter. Et gare aux menaces qui émergent dans les arrières-plans flous (la touche Kiyoshi ?)... Comme pour appuyer la quête absurde qui motive les différents protagonistes, le plan-séquence final, très réussi, ponctue le film sur une tonalité nihiliste non dénuée d'humour noir. Une conclusion tout de même très surprenante et osée pour un "film de commande" d'une artiste relativement mainstream.

Le film semble pourtant bien satisfaire le cadre promotionnel, l'héroïne Atsuko Maeda étant sans cesse mise en valeur dans des situations très variées - telle une bande démo idéale de comédienne en devenir. Son personnage traverse divers registres de jeu, du dramatique au burlesque en passant par des scènes plus physiques et bien entendu musicales.  "Seventh Code" peut alors se regarder comme une proclamation féministe dans ce portrait en puissance d'une jeune femme, bien dans son époque, volontaire et décidée, qui tentera de surmonter tous les obstacles qui s'offrent à elle.


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Suite à la projection, au traditionnel jeu des questions-réponses, Kiyoshi Kurosawa restera assez évasif sur ses intentions ou secrets de fabrication. Il indiquera entre autres que les décors de bâtiments décrépits, éléments récurrents dans son oeuvre, lui permettaient d'évoquer le temps passé ou encore que la conclusion brutale du film était un clin d'oeil à la Nouvelle Vague ("Pierrot le fou"). Cependant, nous ne saurons pas précisément quelles étaient les contraintes imposées par la maison de disques.

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Jamais dénonciateur envers l'instigateur du projet (a contrario de certains travaux institutionnels ou publicitaires de Jean-Luc Godard par exemples), le film s'avérera néanmoins frustrant pour les fans de la chanteuse mais aussi pour les aficionados de Kurosawa, "Seventh Code" étant une oeuvre tout de même atypique, insaisissable et brève.
Mais Kiyoshi Kurosawa prouve qu'il demeure cependant un des seuls cinéaste contemporain pouvant jouer avec une décontraction étonnante sur plusieurs gammes à la fois.

Aurelio Cárdenas



Seventh_Code-p1Seventh Code [Sebunsu kôdo] un film de Kiyoshi Kurosawa (Japon, 2013)


Projeté le 12 décembre 2014 à la Maison de la culture du Japon (Paris) dans le cadre du festival du 9ème festival du film japonais contemporain (Kinotayo)

Inédit en salles en France.

Crédits photos: Nikkatsu (photogrammes du film) / Kinotayo (K. Kurosawa)