Lady-From-Shanghai-Hall-of-Mirrors

CANNES 2015 #2

Article rédigé pendant le Festival de Cannes 2015, entre deux visionnages de films...

Un marin, Michael O'Hara, se voit embaucher par Bannister, un riche avocat, pour une croisière avec lui et sa séduisante femme Elsa. Il ne tarde pas à être pris dans les filets de leurs manipulations  réciproques.
La section Cannes Classics nous présente encore cette année de somptueuses restaurations, tel ce chef d'œuvre de Welles, dans une copie immaculée, restituant à la perfection le grain et le contraste d'origine. Contrairement à de nombreux transferts numériques, il ne souffre pas d'une saturation anormale des blancs, qui confère souvent un aspect vidéo et brillant et va à l'encontre de la nature argentique du film.
 
Tout a évidemment déjà été dit sur ce cinquième film de Welles, mais on peut tout de même s'émerveiller à nouveau sur la beauté du final. On notera par exemple que, comme dans tout bon film noir, la scène de cauchemar ou d'hallucination succède à une prise de drogue, rapprochant au maximum le genre de son asymptote naturelle : le fantastique. D'habitude ce passage obligé prend forme dans l'imaginaire du personnage (cf. "Adieu ma jolie"), mais ici Welles choisit de l'ancrer  dans un décor naturel de fête foraine déserte. C'est la réalité elle-même qui sert de support au délire expressionniste / surréaliste, et le glissement du réel vers le fantastique n'en est que plus déstabilisant. La fameuse scène finale dans le palais des glaces arrive en point d'orgue comme un décollement radical du réel, avec cette idée  géniale, purement formelle, de figurer les multiples facettes du coupe Elsa / Bannister avec autant de miroirs. Le jeu de soupçons et de retournements qui s'est accumulé jusque-là dans le film éclate soudain  littéralement, presque à l'infini. Et la mort devient non plus un corps transpercé par une balle mais une simple image qui tombe (Bannister). Ce dernier a d'ailleurs l'une des plus belles répliques du film, elle aussi en miroir : "Killing you is killing myself. But I've become tired or us."


Le dernier et ultime plan fameux, dans lequel Elsa rampe au premier plan, mortellement blessée, avec O'Hara qui la domine de toute sa hauteur à l'arrière plan, est quant à lui malheureusement  symptomatique du problème posé par Welles en tant qu'acteur dans ce film. Le fait est que son personnage de marin poète / écrivain  manque de crédibilité et se révèle même un peu pénible dans sa fatuité (on lui préfère nettement le cynisme classe d'un Bogart). Contrairement  aux personnages d'Elsa et Bannister, combinant force et faiblesse et merveilleusement incarnés, nous nous désintéressons ainsi totalement du sort d'O'Hara. D'ailleurs, bien que donné comme personnage principal, il reste étrangement positionné au second plan pendant tout le film.  Welles est bien plus intéressant dans les rôles réellement mégalomanes où il peut effectivement phagocyter le film et chaque image (exemple  parfait : "Citizen Kane"). Ici sa tendance naturelle à la boursouflure se recroqueville, comme un égoïsme contrarié, dans une pseudo humilité qu'il endosse de mauvaise grâce (il est tout le contraire de ce qu'il prétend être : un "idiot" ou un "indépendant").


Le dernier plan en question est donc ainsi traversé de cette impression désagréable de vengeance, où les proportions sont inversées : la petitesse de Welles domine la grandeur de Hayworth, dont la beauté illumine le film de part en part et lui vole la vedette.
Heureusement pour nous, elle était là pour nous ensorceler sans concession, et nous nous rendons à elle, sans condition.

JPL

PS : nous évacuons de notre analyse les conditions de production du film, qui ont vu Orson Welles s'opposer violemment aux grands studios, au point de ne plus travailler avec eux par la suite. Le plan final avec Rita Hayworth est souvent interprété dans ce sens d'un règlement de compte entre Welles, le studio et ses stars. Sans oublier que le réalisateur venait de divorcer avec Rita Hayworth avant le tournage du film... Inélégance d'un grand cinéaste...

 

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La Dame de Shangai [The Lady From Shangai] un film de Orson Welles (1947, États-Unis)

Cannes Classics, 16 mai 2015 à 21h30

Copie restaurée 4K, sortie en salles le 17 juin 2015

Crédits : Park Circus