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CANNES 2015 #3

Article rédigé pendant le Festival de Cannes 2015, entre deux visionnages de films...

Therese, une jeune femme qui travaille dans un grand magasin new-yorkais, rencontre Carol, une femme bourgeoise séduisante qui l'invite à déjeuner... S'ensuit une histoire d'amour entre elles, contrariée par la société américaine des années 50 et par leurs propres tourments.

On a connu Todd Haynes beaucoup plus inspiré avec des films comme "Safe" ou "Velvet Goldmine", faisant preuve d'une énergie et d'une inventivité plastique peu communes. Le film qui avoisine Carol dans sa filmographie serait plutôt "Loin du paradis", remake de "Tout ce que le ciel permet" (mélo de Douglas Sirk), puisque situé lui aussi dans les années 50 et traitant d'un "amour interdit" entre une femme blanche bourgeoise et son jardinier noir. La capacité impressionnante de Todd Haynes à retrouver le ton, l'ambiance, les décors, la manière de filmer d'un genre et d'une époque, et à en tirer une œuvre nouvelle qui ne soit pas une simple copie ou hommage appuyé a toujours suscité notre admiration. On pense notamment à "Velvet Goldmine" et à sa relecture du Glam-Rock comme expérience intime, par le biais d'une narration éclatée à la "Citizen Kane".

Avec "Carol", Todd Haynes semble nous raconter à nouveau une histoire "d'amour interdit", cette fois entre deux femmes prises dans le carcan moral et social de la société américaine des années 50. Autant dire tout de suite qu'il ne s'agit pas d'un réquisitoire contre le pouvoir des hommes et l'ordre patriarcal de la période, même si son caractère normatif n'est pas du tout occulté (symbolisé au début par les figurines et les poupées du magasin de jouet). Pas non plus de critique / fascination pour cette Amérique des trente glorieuses en phase ascendante, comme dans "Mad Men". Ni enfin d'opposition entre classes sociales (Carol la grande bourgeoise, Therese la petite employée).

Bien sûr, le design artistique est à tomber et la reconstitution est parfaite (il y a même une petite bosse sur la carrosserie de la berline de Carol, pour faire plus vrai).

Mais au fond, le vrai sujet du film semble être plutôt le parcours d'émancipation et d'indépendance de ces deux femmes. Un des plus beaux passages du film se déroule lors de leur escapade en voiture, d'un motel à l'autre, comme une échappée anonyme hors du monde. Mais la bouffée d'oxygène est éphémère et le film se concentre plus généralement sur leur lutte pour accepter et affirmer leur désir, tout en cherchant à trouver leur place dans la société : Carol finit par divorcer et trouver un emploi, Therese par se lancer dans la photographie pour le New-York Times.

A la fin les deux femmes sont enfin à la hauteur l'une de l'autre ; tous les obstacles et le chaos précédents, aussi bien intérieurs qu'extérieurs, paraissent surmontés. La promesse d'une vraie relation arrive enfin. Mais avant d'atteindre ce dénouement admirable, le film semble flotter d'une rive à l'autre sans réelle attache, sans réel projet esthétique.

La question qui reste en suspens est donc de savoir pourquoi Todd Haynes n'a pas choisi de transposer cette histoire dans la période contemporaine. A ce stade de l'analyse, les années 50 apparaissent plutôt comme une facilité de scénario (les obstacles de la société étant plus évidents). Ou bien encore une facilité esthétique, Todd Haynes ayant peut-être du mal à se passer d'un univers référentiel fort, en termes de forme.

JPL

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Carol de Todd Haynes (Etats-Unis, 2015)

En compétition officielle. Dimanche 17 mai à 12h

Sortie en salles le 13 janvier 2016