Disques Buttgereit

 

Par Aurelio Cárdenas

 

Si les films de Jörg Buttgereit ont acquis un statut d’oeuvres cultes, nul doute que les bandes originales ont participé à cette reconnaissance. “Décalées”, “kitschs”, “dérangeantes”… Les qualificatifs les plus divers ne manquent pas pour désigner des musiques qui s’imbriquent pleinement dans l’entreprise cinématographique singulière du réalisateur allemand (lire notre dossier d’analyse sur les films de Buttgereit). Vénérées par une communauté de fans, les BO ressortent régulièrement dans des différents packagings, comme par exemple cette édition limitée sur disque vinyle des musiques de “Nekromantik” sortie il y a quelques mois (chez One Way Static). Pour fêter les 20 ans de “Nekromantik 2”, le film a même été projeté lors d’une soirée spéciale avec un accompagnement live à Berlin. Mais comment des musiques de films fauchés, aux thématiques improbables et difficiles (nécrophilie, suicide, serial killer…), ont pu acquérir une telle aura ?

BERLIN CALLING

Avant de tendre nos oreilles vers les bandes originales de la fameuse quadrilogie (“Nekromantik” 1 & 2, “Le Roi des morts” et “Schramm”), un mot sur les oeuvres de jeunesse de Jörg Buttgereit. Des liens particuliers entre Buttgereit et la musique y sont en effet déjà audibles. Tournés en super 8, avec des budgets avoisinant les un ou deux deutschemark, ces courts-métrages amateurs et bricolés se confondent parfaitement avec l’esprit  “Do it Yourself” (DIY) et provocateur punk. Rien d’étonnant donc à ce que les bandes originales proviennent de la scène berlinoise “alternative” fréquentée par le jeune Jörg à l’époque. Un panorama de styles musicaux relativement pointus du début des années 80 habillent ses premiers essais filmés: du minimal synth pour “Captain Berlin” en 1982 (titre réédité en vinyle lui aussi), du rock expérimental pour “Blutige Excesse im Führerbunker” (1982), du synth punk pour “Cannibal Girl” (segment de “Horror Heaven”, 1984) ... Une démarche finalement assez similaire à celles des cinéastes undergournd new-yorkais Nick Zedd ou Richard Kern inspirés par le radicalisme de la no wave pour leurs premiers métrages transgressifs qui mélangeaient sexe, drogues & gore. Le documentaire de Buttgereit sur un club berlinois (“So war das SO36”, 1984) co-réalisé avec Manfred Jelinski, confirmera son intérêt pour la vivacité de la scène rock allemande de cette époque.
Mais cet attribut punk disparaîtra presque totalement de ses métrages à venir, comme si ce choix musical demeurait finalement trop évident ou réducteur. Et les directions musicales seront en effet bien plus inattendues...

LE TRIO INFERNAL

Dès le premier long de Jörg Buttgereit, “Nekromantik” en 1987, la volonté apparente est de faire entendre une bande originale qui sonne “cinéma”, c’est-à-dire symphonique et orchestrale à l’opposé d’une base musicale pop/rock. Problème : le budget ne permet absolument pas de faire appel à des compositeurs professionnels ni de louer un orchestre. Pour relever le défi, Buttgereit choisit donc plusieurs musiciens de son entourage, vierge de toute composition pour le cinéma et issus de la scène indépendante berlinoise. Jörg Buttgereit se révèle en chef d’orchestre en sélectionnant pour chaque scène un compositeur attitré. Ce dernier élabore un morceau dans son style, correspondant à l’ambiance de la séquence. Cette méthode originale, de multi-compositeurs, sera effectuée pour ses trois premiers longs-métrages : six noms seront ainsi crédités à la musique pour “Nekromantik 2” !

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Daktari Lorenz dans "Nekromantik" (1987)

Trois noms récurrents ont d’après nous modelé le “son” Buttgereit. Le premier est Daktari Lorenz - celui-ci joue également le rôle principal de Rob dans “Nekromantik”. Lorenz se lance sans complexe dans la composition des thèmes principaux de “Nekromantik” et du “Roi des morts”. La musique est d’ordre symphonique avec des cordes proéminentes et des timbales très prononcées (le tout jouées sur synthétiseur, low-budget oblige). Son objectif est de créer une tension dramatique, voire d’instaurer une atmosphère menaçante, tout en conservant un certain sens de la mélodie. Révélateur de son style, le chef d’oeuvre “Die Fahrt Ins Reich Der Menschentrümmer” avec sa basse répétée, obsédante (ostinato) et ses mélodies de violons tout en staccato, parfaitement synchrones avec les images de décomposition cadavérique, à la fois brutes et stylisées, du “Roi des morts”.
Dans les commentaires accompagnant la dernière édition vinyle des BO de “Nekromantik”, Daktari Lorenz explique avoir été (vaguement) influencé par des harmonies d’un opéra de Verdi (peut-être une trace dans les premières mesures du thème principal) et par les compositeurs de cinéma John Williams et Jerry Goldsmith - une influence “symphonique hollywoodienne” notamment présente dans le mélodieux et apaisé “At home”. En mélangeant inspiration classique, sonorité synthétiques (car fait maison) et ambiance “dark”, Daktari Lorenz anticiperait-il l’utilisation des cordes et des orchestres symphoniques dans la scène industrielle et métal dans les années 90 ?

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Hermann Kopp dans "Le roi des morts" (1989)

Hermann Kopp se charge des titres les plus dissonants et bruitistes. Pour “Nekromantik”, il reçoit comme simple indication de Buttgereit de s’inspirer de la bande originale (malsaine) de “Massacre à la tronçonneuse” (Tobe Hopper, 1974). Le style musical de Kopp, rêche et minimal, est peut-être le plus cohérent avec l’univers morbide des films du cinéaste allemand. Le violon nu et primitif de “Supper” ou “Drunk” évoque le cadavre décharné de “Nekromantik”. “Home”, à l’atmosphère déprimante, comporte une mélodie enfantine sous-jacente et interprète, avec son tempo régulier, le rituel de Monika M avec son corps-bien-aimé ("Nekromantik 2”). Hermann Kopp joue aussi un rôle dans un segment du “Roi des morts” (“Lundi”) et en compose toutes les musiques dont le superbe “Poison” qui retentit telle une procession mortuaire intemporelle.

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John Boy Walton dans "Nekromantik 2" (1991)

Enfin, voici John Boy Walton, l’énigmatique troisième homme. Membre des Waltons (groupe de cowpunk, mélange improbable de country et de punk), son apport consiste en des partitions piano solo, à la limite d’un kitsch outrancier (Richard Clayderman n’est pas loin), mais qui n’y cède jamais, comme par miracle... Ses pièces influencées par la musique classique, tantôt romantique avec “Ménage à trois” (peut-être une relecture du fameux “Libestraum” de Litz) ou impressionniste avec “Freund Hein” (assez analogue aux “Gymnopédies” de Satie) détonnent par leur maîtrise et subtilité derrière une apparente futilité. On reconnaîtra à l’écran JBW dans “Nekromantik 2” comme pianiste au regard lubrique à la crinière blonde lors d’une scène d’interprétation de “Scelette délicieux” (sic), chanson à la beauté vénéneuse. Nul doute que ses compositions exaltées ont, depuis le moyen-métrage “Hot Love”, fortement contribué au succès des BO de Buttgereit.

Pour compléter ce trio, précisons l’apport non négligeable de Mark Reeder (le rôle principal de “Nekromantik 2”) pour des compositions plus atmosphériques et éthérées. Pour “Shramm” (1993), Buttgereit fera appel à Max Müller et Gundula Schmitz membres du groupe noise rock allemand Mütter. Une collaboration très réussie, dans la lignée des oeuvres de Daktari Lorenz : un symphonisme sombre marqué par un tempo lourd, pesant, martelant le quotidien déprimant et torturé du psychopathe. Le duo composera aussi la ritournelle entêtante du court-métrage “Mein Papi” en 1995.

Si l’esprit punk/DIY des débuts est encore latent dans les longs-métrages de Buttgereit (moyens techniques limités, des compositeurs novices derrière et devant la caméra…),  les musiques surprennent par une direction artistique assez ambitieuse pour des films que l’on pourrait qualifier précipitamment de “série Z hardgore”. En effet, les bandes originales se révèlent soignées, riches en sonorités et surtout loin d’être anecdotiques. Mais si les musiques marquent autant, c’est peut-être aussi grâce à leur omniprésence dans les bandes-son de Buttgereit.

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SILENCES & CONTREPOINTS

Jörg Buttgereit précisera sur son premier tournage de long : “une de nos décisions d’utiliser la musique dépendait principalement du fait que nous ne pouvions prendre du son direct pendant les prises” (commentaires sur la BO de "Nekromantik", 2014). En effet, le tournage en Super 8 ou 16mm, avec ses caméras bruyantes, compliquent la prise de son en direct. La post-synchronisation (recréation des sons au montage comme les bruitages et les dialogues) est également un procédé qui peut s’avérer coûteux et compliqué pour un film indépendant. Un moyen simple de combler des silences et d’exploiter les musiques mises à disposition.

Si le rôle de la musique chez Buttgereit, à la première écoute, est de “classiquement”  traduire des émotions et ponctuer la narration, on remarquera qu’elle demeure très rarement mixée avec des dialogues (sans doute aussi par contrainte technique de mixage). Logiquement, elle surgit donc presque systématiquement lorsque les personnages sont seuls et ne parlent pas : Robert qui rentre chez lui et classe ses bocaux (“Nekromantik”), Monika déambule au bord de la mer (“Nekromantik 2”), la dame solitaire qui espionne le jeune couple (“Le Roi des morts”)...  De plus, l’épuration de la bande-sonore est accentuée par l’absence de bruits et notamment ceux émis par les corps des personnages (les pas, les interactions avec des objets…). Les protagonistes sont donc mutiques, mais aussi isolés de manière acoustique. De l’isolation phonique totale, on bascule naturellement vers une sensation d’extrême solitude des personnages, une thématique récurrente dans le cinéma de Buttgereit. Cependant, la musique, comme une ouverture vers un ailleurs, permet alors d’exprimer une autre voix, celle d’une voix intérieure qui pense ou rêve (les musiques sont omniprésentes dans les scènes oniriques : la valse bancale dans “Schramm”, la chanson de Monika dans “Nekromantik 2”…).
La musique est d’abord celle du ressenti d’un personnage du film et non une simple émotion arbitraire plaquée sur une séquence par le réalisateur. Par exemple, dans “Nekromantik” Robert se souvient à deux reprises au dépeçage du lapin (un traumatisme de son enfance). La scène est illustrée musicalement de deux manières différentes selon son état d’esprit - permettant un “contrepoint” avec l’image : d’abord avec le dissonant “Surprise” (Hermann Kopp), puis par le lyrique “Menage à trois” (John Boy Walton). Un contreproint musical permettant de développer un deuxième affect, en parallèle des images projetées.

L’utilisation de la musique en “contrepoint” subjectif est particulièrement flagrante dans les fameuses scènes de nécrophilie à proprement parler. Dans "Nekromantik" 1 & 2, Buttgereit recourt exclusivement aux fameuses pièces de piano romantiques de John Boy Walton. Il peut être intéressant de comparer ce parti pris sonore avec d’autres bande-sons de films montrant des actes comparables. “Kissed” (Lynne Stopkewich, 1996) se sert d’une musique intrigante, angoissante lors des scènes nécrophiles tandis que “Aftermath” (Nacho Cerdà, 1994) ôte toute musique pour souligner l’horreur de l’acte et l’inscrire dans un réalisme crû (bruits de la chair ou des instruments de chirurgie). Dans les “Nekromantik”, les musiques se situent, elles, dans un entre-deux perturbant : ni totalement “empathiques” (la mélodie est bien trop légère pour une scène objectivement repoussante), mais ni complètement “anempathiques” (les personnages font l’amour sur des harmonies romantiques au piano). Assiste-t-on à une scène érotique ? Non, selon la morale des personnes saines (et de la plupart des spectateurs). Oui, selon le couple nécrophile. La musique appartient exclusivement à l’intimité des personnages accordant à Buttgereit de ne pas porter un jugement moral sur les actes déviants. Les bande originales entendues dans les films de Buttgereit s’enveloppent alors fréquemment d’un affect particulier, d’un état d’âme romantique tout simplement. Un esprit très XIXème siècle finalement qui peut expliquer en partie l'engouement autour des fantaisies de John Boy Walton ou Daktari Lorenz.

Enfin, à contrario des musiques très présentes, on relèvera d’autant plus leurs disparitions dans les différents métrages. Par exemple, le segment de “Jeudi” du “Roi des morts” ne comporte aucune musique. Les divers plans du pont autoroutier ne comportent pas de présence humaine et les suicidés demeurent une simple liste de noms (sans visages). Selon Buttgereit, après la mort, viennent le néant et le silence, la musique ne peut donc résonner, il n’y a plus d’échappatoire possible. Seul le bruit indifférent des passages de voitures rythme la longue séquence.

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Jörg Buttgereit restera longtemps lié à la musique même pendant sa période la moins créative cinématographiquement parlant. Effectivement, il réalisera plusieurs clips entre 1995 et 2001 où son univers visuel transparaît plus ou moins comme dans la vidéo de l’efficace “I can’t let go” pour Shock Therapy.

Dans son dernier court-métrage “Final Girl” (segment de "German Angst" en 2015), la musique, une douce mélodie piano-cordes nostalgique, participe de manière assez conventionnelle à l'atmosphère du film. Espérons qu’un prochain long donne à Buttgereit de nouvelles inspirations musicales...

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EPILOGUE : NEKROWORLDMUSIK

Terminons cet article par les répercussions des BO ou de l’esthétique des films de Buttgereit sur le monde de la musique - influence assez remarquable si on se met à explorer les tréfonds du web.  Evidemment, la scène metal s’est emparée, de manière souvent superficielle, de l’imagerie sulfureuse et gore des films de Buttgereit. Il existe ainsi un album du groupe Goresoerd “Nekromantik” (style goregrind) ou encore un album de black metal intitulé “Der todesking” par les peu fréquentables Nekrokrist SS. Divers groupes se sont baptisés “Nekromantik” ou encore “Nekromantix” (psychobilly danois).
Certains titres ont même eu droit à des reprises - signalons celle du thème du “Roi des morts”  tout en guitares saturées et ciselées par le groupe de black metal norvégien Taake. Plus récemment, le réalisateur français Yann Gonzalez a rendu un hommage subliminal à Buttgereit dans un clip pour Perez (“Les vacances continuent”, 2015) en s’inspirant plus ou moins directement de “Nekromantik” 1 & 2  (actrice brune ténébreuse, scène de nécrophilie sur un lit, ambiance hardgore, images stylisées super 8…).
Enfin, preuve que les BO sont rentrées définitivement dans la pop culture, YouTube regorge de vidéos montrant de jeunes pianistes amateurs du monde entier s’essayant aux musiques de John Boy Walton ou Monika M - parfois avec un certain talent. Peut-être entendra-t-on un jour des partitions de "Nekromantik" dans des conservatoires de musique !

Aurelio Cárdenas


Crédit images: Jörg Buttgereit (films)  / Droit réservés (disques)

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    •    Le cinéma de Jörg Buttgereit
    •    Larsen #5 : Buttgereit vs Bacon

Les bases de données musicales Rate Your Music et Discogs nous ont été très utiles pour glaner différentes informations sur les artistes, disques, genres…
Pour les notions de musiques “empathiques” et “anempathiques”, se référer aux ouvrages de Michel Chion.

2 extraits de la bande originale de "Nekromantik" (1987) :