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Depuis longtemps déjà, les séries ont détrôné le cinéma comme source de divertissement consommé en masse. A notre grand désespoir, elles constituent pourtant son antithèse absolue, ainsi que la pointe avancée du "tittytainment", qui nous asservit insidieusement.

A l'origine, le serial des années 30 et 40, sous-produit de la série B voire Z destinée aux compléments de programme dans les salles, est naturellement passé sur le petit écran dans les années 50, sa formule économique s'adaptant bien aux exigences de ce nouveau médium (durée, quantité, faible coût de production, insertions publicitaires facilitéees). Jusqu'aux années 90, certaines séries sont devenues des objets de culte souvent lié à leur caractère vintage, ou sous l'effet d'une nostalgie aveugle à leur médiocrité. Rares sont les productions méritant le statut d'œuvre phare, telle la série "Twilight Zone", dont on peut déjà noter pourtant qu'il s'agit avant tout d'une série de courts-métrages indépendants les uns des autres, d'un point de vue narratif. Quant au succès inattendu d'un "X Files" dans les années 90, il tient plus de sa capacité à ressusciter la croyance naïve de la SF fifties, au sein d'une décennie auto-satisfaite, marquée dans les blockbusters hollywoodiens par un cynisme sans bornes et un imaginaire sclérosé, bouclé sur lui-même. C'est le début du gavage de pop-corn dans des salles de multiplexes optimisées pour gorger les spectateurs en batterie, à coup d' "Armaggedon" et autres écervelages moulinés par Michael Bay et consorts. Globalement, Hollywood se vautre dans la flatterie de la bêtise adolescente et les recettes éculées pimentées de frissons à la space-mountain. Et, comme la formule fonctionne, pourquoi en changer ? Les budgets se concentrent logiquement autour de projets calibrés pour faire exploser le box-office, organisant de ce fait une fuite des cerveaux encore féconds, et singulièrement ceux des scénaristes, vers des terrains plus propices au développement de leur art. Un espace où il serait encore possible de raconter des histoires pour adultes, sans passer par les fourches caudines des actionnaires et autres financiers, désormais décisionnaires sur le contenu des grosses productions hollywoodiennes. Cet espace se libérera d'abord sur les chaînes indépendantes et payantes, pouvant seules se permettre de risquer des sujets difficiles ou audacieux, puisqu'opérant dans un cercle relativement restreint, en quelque sorte pour les happy fews. La réalisation préalable d'un épisode pilote (épisode "test") permet en outre de juger à moindre frais du potentiel d'un projet. L'histoire en général et celle du divertissement en particulier ayant horreur du vide, on connaît la suite du fulgurant succès des séries américaines, dont l'âge d'or débute à la fin des années 90, et semble à peine décliner à la fin des années 2000.
Ce succès coïncide également avec l'arrivée d'un autre médium, internet, lequel va permettre de décupler l'impact et la diffusion des séries, grâce à la VOD et surtout le piratage de masse facilité par sa démocratisation rapide (haut-débit et compression adéquate des données), et, bien sûr, l'effet de globalisation. Nous entrons dans une ère où tout devient disponible instantanément ou presque, induisant une accélération sans précédent des modes de vie et de consommation. Le zapping TV se transmute en surf hypertexte, et la concentration requise pour lire un article excédant trois pages — sans parler d'un roman — représente un effort quasi-insurmontable pour le commun des mortels (pointe avancée résultant de cette tendance : le tweet et la web-série). Le bombardement informationnel permanent (e-mails, dépêches AFP, SMS...) nous installe dans une tension infinie vers sa prochaine occurence, refermant notre horizon réflexif sur un présent perpétuel ; et son caractère addictif n'est plus à démontrer. Dans cet environnement délétère, où nos journées s'achèvent dans l'épuisement cérébral (voire l'overdose) suite aux sollicitations intensives du travail, des smartphones, de facebooks et autres widgets, la série s'offre à nous comme un récapitulatif divertissant de notre quotidien. Sa durée (25 ou 50 minutes) s'insère parfaitement dans ce qu'il nous reste de "temps de cerveau disponible" ; mais plus profondément, elle nous maintient de manière gratifiante dans cet état de stress ininterrompu, en différent la résolution de ses intrigues dans un à-venir jamais atteint.

" Salut, je rentre, je vais mater une série et me branler, bisous "

(Sophie, 30 ans) (in Les Inrocks 10/08/2014)

Il n'est pas question ici de nier la qualité intrinsèque des plus grandes séries américaines contemporaines. Qui n'a pas été subjugué par le suspense insoutenable de "24 heures chrono", la profondeur psychologique de "Six feet under", l'engrenage de la corruption dans "The Shield", le sublime pétage de plombs de "Breaking Bad" ? La liste est longue... Au premier abord on ne peut que rendre les armes devant leurs somptueux génériques d'ouverture (au hasard : "Game of Thrones", "True Detective"...), annonciateurs d'un design artistique à tomber ("Mad Men", "Boardwalk Empire"...) ; on doit s'incliner aussi devant l'audace des sujets, et la complexité, la subtilité de leurs discours (avec "House of Cards" en point d'orgue). Sur ce dernier point il est incontestable que la série a ouvert dans la production américaine un espace de liberté dans la représentation de problématiques politiques, religieuses, sociales, psychologiques, depuis longtemps bannies des sphères hollywoodiennes, et que le cinéma indépendant, de plus en plus asphyxié, a du mal à embrasser dans une telle mesure. Soif du pouvoir, déclassements, sexualités, drogues et "desperate housewives" remontent en tête d'affiche, dans un mouvement de relecture des mythes et de ce qui fait tourner l'Amérique aujourd'hui, tel qu'on ne l'avait peut-être pas vu depuis le Nouvel Hollywood des années 70. Ajoutons enfin la capacité à développer des personnages sur le long terme, creusant leur caractère comme aucun long-métrage ne peut se le permettre.
Mais tout cela ne saurait fonctionner pleinement sans la véritable science du scénario, absolument inégalée à ce jour, des séries. La perfection narrative des intrigues atteint des sommets dans le découpage des scènes, le rythme des séquences, le ciselage des dialogues, la caractérisation subtile des personnages, le maniement du suspense... Une mécanique dramatique rôdée comme une horloge suisse, aux rouages complexes, maniés avec une expertise déconcertante ; car la série est avant tout, et pour finir, le royaume et le terrain de jeu sans partage des scénaristes démiurges. Si le "show-runner" s'impose comme le chef-d'orchestre, équivalent d'un producteur tout-puissant à la Daryl Zanuck, techniquement c'est bien la discipline scénaristique qui est la véritable architecte d'une série réussie, loin devant les acteurs, les designers, les décorateurs, et les metteurs en scènes devenus simples exécutants d'un programme infaillible.

"J'adore cette série, c'est meilleur qu'un film"

(micro-trottoir lambda, citoyen lambda, série lambda)

Nous touchons là au véritable problème posé par la série en tant qu'objet audio-visuel : elle est, quoiqu'on en dise, ontologiquement étrangère à tout projet cinématographique. L'éviction du réalisateur au profit du scénariste est un signe qui ne trompe pas, même s'il n'est pas le seul. Dans tout film, aussi mauvais soit-il (cf. Ed Wood), le réalisateur est le garant d'une vision du monde, et ce monde est pensé à l'écran par une forme singulière ; le film est une proposition, un bloc de pensée, qui se donne entièrement, se livre de manière définitive. Il nous donne à penser au-delà de lui-même, pendant et surtout après, car il est achevé et nous laisse donc le temps de la réflexion, du retour sur ce que nous avons vu, éprouvé, analysé. On parle bien souvent du "virus du cinéma", mais c'est précisément au sens où les films nous hantent, nous habitent, et enrichissent notre rapport au monde. Un chef d'œuvre tel que "Vertigo" n'existe que par la puissance de sa mise en scène, et non par l'efficacité de son scénario, que certains "manuels" de dramaturgie ont d'ailleurs épinglé.
A contrario, une série sans structure dramatique ultra-balisée s'écroule immédiatement. Car en effet la série ne pense pas les images autrement que comme illustration plus ou moins réussie et efficace de son scénario et de son concept ; c'est-à-dire que la mise en scène dans une série n'est au fond que pur habillage visuel (au sens d'habillage TV). Elle peut certes emprunter au cinéma ses plus beaux effets de langage (ici un plan-séquence hautement chorégraphié, là un split-screen ultra-chic), mais n'en fera jamais rien au-delà de son rôle d'emballage cadeau pour nous refiler sa came narrative. Interdiction absolue de s'arrêter sur quelque chose, de s'ennuyer, de contempler, de souffrir même en tant que spectateur devant une œuvre qui exige une concentration inhabituelle (Tarkovski, Bergman...). La série ne s'arrête jamais pour réfléchir, car elle nous force à glisser toujours plus loin, dans une fuite en avant terrifiée par sa propre fin. Fins de séries d'ailleurs toujours décevantes non pas en raison d'une faiblesse de scénario (ce qui est rare), mais par le fait que notre addiction entre dans une phase de sevrage brutale et inacceptable (qu'à cela ne tienne, une autre série prend le relai...). Logiquement, les meilleures séries sont donc celles qui s'affranchissent de la tyrannie du cliffhanger et des arches dramatiques courtes, et proposent une longue histoire découpée en sept ou huit épisodes ("True Detective", "Fargo").

Mais, profondément, de même que la publicité est intrinsèquement obscène, recouvrant d'un vernis artistique sa bassesse commerciale, la série nous vend une excitation perpétuelle sans extase ; elle n'est là que pour nous accrocher, au sens addictif : sa raison d'être, son rôle primordial en tant que machine dopée au storytelling, est de nous maintenir dans un état de manque — et cet état est le même que celui recherché par une vulgaire pub. Réduits au quémandage de notre dose quotidienne, nous abdiquons alors toute volonté, et sommes enfin prêts à tout accepter à condition que ce jour efface le précédent, et que l'attente ne soit pas trop longue. La série est comme un nouvel outil d'ingénieurie sociale, un reformatage des cerveaux ultra-secret, en vue d'un asservissement généralisé. A coups de biberonnages distrayants (le fameux "tittytainment" (1) ), elle contribue à nous faire avaler l'insidieuse violence du monde contemporain.

Jean-Paul Lançon

(1) L’expression « tittytainment », proposée par Zbigniew Brzezinski, est une combinaison des mots "entertainment" et "tits", le terme d’argot américain pour désigner les seins. Brzezinski pense moins au sexe, en l’occurrence, qu’au lait qui coule de la poitrine d’une mère qui allaite. Un cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettrait selon lui de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète. (Wikipedia)

Crédits photo : générique de "True Detective" (saison 2).