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Par Jean-Paul Lançon

La sortie récente de "Seul sur Mars" ("The Martian", de Ridley Scott) a suscité en nous le désir de revenir sur une certaine tendance de la science-fiction actuelle. A travers la question, plus spécifiquement, de l'exploration spatiale.

Lorsque j'étais enfant, je me souviens que je ressentais un vertige extraordinaire, à l'idée d'un univers sans limites, et à la possibilité de l'existence d'autres formes de vie ailleurs dans le cosmos. Aujourd'hui encore ce vertige m'habite et je peux le traduire en termes métaphysiques : la force qui nous pousse à regarder au-delà de notre monde est la même que celle qui nous interroge sur notre place dans l'univers ; question (ou angoisse) existentielle, question sur l'origine de la vie, et donc in fine quête de sens : ce monde créé, pour quoi et pour qui ? S'il y a un "dessein intelligent" derrière tout cela, peut-on le chercher ou l'approcher ?

La science a été un vecteur essentiel de cette quête, dans un cadre rationnel ; mais c'est dans le couplage avec la fiction qu'a pris forme sous nos yeux, et singulièrement au cinéma, cette tension entre rationnel et mystère : la science-fiction au service d'une projection dans l'infini des possibles, vers l'inconnaissable. Il n'y a pas plus belle promesse qu'un cosmonaute décollant pour une destination inconnue.

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Le cinéma américain de science-fiction des années 50 comble régulièrement mon attirance pour cette promesse. Dix ans avant les déclarations de JFK sur la nouvelle frontière de l'espace, comme territoire infini prolongeant la conquête de l'Ouest, ces petits films de série B souvent modestes voire médiocres avaient tous en commun un regard, celui des acteurs, qui à un moment donné se levait vers les étoiles. Il est absolument superficiel de cataloguer ces productions comme seule résultante de la peur du communisme, ou une propagande pour la course à l'espace. Ces visages tournés vers l'infini, dans un mélange de peur, de désir et de fascination, révélaient au contraire un élan profond vers les plus hautes aspirations de l'humanité. "Le météore de la nuit" ("It came from outer space" de Jack Arnold, 1953), en est probablement l'une des plus belles illustrations, avec son désert traversé comme un univers, une étendue de tous les possibles. Et c'est la passion du héros pour son télescope qui déclenche symboliquement l'arrivée du météore. Le regard, bien sûr, comme désir...

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En 1968, Kubrick inventera avec "2001" le monolithe comme mystère absolu poursuivi par l'homme jusqu'aux confins de l'univers, et fera défiler sur la rétine hallucinée de Keir Dullea les dimensions inconnues du fin fond des galaxies. Une forme d'extase indépassable.

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"Au cinéma on lève les yeux, à la télévision on les baisse." (Jean-Luc Godard)

 

"Seul sur Mars" s'annonçait comme un retour au film de science-fiction exploratoire, censé redorer le blason de la NASA. Mais, conçu dans un genre plutôt (post)catastrophe qui évolue en survival, il s'éloigne de toute ambition métaphysique pour patauger dans une boue écolo-disco qui ne fait rêver personne. Quand le seul but d'un cosmonaute perdu sur Mars est de cultiver un jardin bio, poster des vidéos sur Facebook et rentrer chez soi au plus vite, on peut se demander quel était au départ le sens de son voyage.

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Cela se traduit inévitablement par un regard non pas tourné avec fascination vers l'inconnu et l'au-delà ; mais au contraire par un face à face avec soi-même, bien au chaud sous la tente, devant l'écran d'ordinateur. On passe du champ / contre-champ classique, avec promesse d'un hors-champ ouvrant sur tous les possibles (fantasmatiques, phobiques ou métaphysiques) au champ / sur-champ, c'est-à-dire le même rebouclé sur soi, la sécurité de l'entre-soi, par web-cam interposée. Le régime d'image a totalement basculé dans un narcissisme rassurant. Finie l'angoisse et l'attirance profondes devant le noir et le vide absolus qui séparent les étoiles ; seule compte l'envie de rentrer au bercail sain et sauf. Surtout, ne pas mourir en pleine extase dans l'immensité comme Keir Dullea dans "2001".

Ridley Scott, technicien hors-pair, aurait dû savoir couper le cordon au bon moment, et laisser filer Matt Damon. (Qu'on me pardonne ce petit spoiler).

Le seul héros actuel de cette aventure est un petit robot resté seul sur mars, nommé Curiosity, qui remplit sa mission sans espoir de retour ; il s'éteindra seul, seul sur Mars, comme seule la science-fiction aurait pu le montrer.

 Jean-Paul Lançon

 

the-martian-104112-poster-xlargeSeul sur Mars [The Martian] un film de Ridley Scott (Etats-Unis, 2015)

 Sortie en salles en France le 21 octobre 2015

Sortie en DVD / Blu-ray le 24 février 2016

 

 

Crédits photos : 20th Century Fox - Jordan Strauss / Invision / AP