Buttgereit au miroir

Jörg Buttgereit est le réalisateur culte allemand de quatre films underground absolument inclassables : « Nekromantik » (1987), « Der Todesking » (1990), « Nekromantik 2 » (1991) et « Schramm » (1993). Nous étions sans nouvelles de lui depuis 1993, jusqu'au récent épisode « Final Girl » dans « German Angst », sorti l'année dernière. Pour compléter notre dossier sur son œuvre, nous avons décidé de contacter le principal intéressé pour un entretien. Il a aimablement accepté notre proposition et a pris le temps de nous répondre sur sa carrière, ses projets actuels, et sa perception du cinéma contemporain.

Cet entretien a été réalisé en anglais le 11 février 2016 par Skype.

- Read english version HERE -

 

I. « FINAL GIRL »

R é t i n e s : Voilà presque un an que « German Angst » est sorti en DVD : êtes-vous satisfait des retours du public et de la critique sur votre film (l’épisode « Final Girl ») ?

Jörg Buttgereit : Les retours étaient très bons dans l’ensemble mais en terme de financement nous sommes encore incapables de rentrer dans nos frais. Pour y arriver, le producteur doit vendre le film pour la télévision. Mais le film contient trop de sexe et de violence pour y être diffusé. Le producteur sera donc peut-être obligé de couper certaines scènes indiffusables à la télévision. C’est très frustrant.

R : Donc d’une certaine manière, vous avez encore des problèmes avec la censure ?

JB : Ici ce n’est pas tant la violence qui dérange, mais plutôt la nudité. En effet dans mon épisode, dès la douzième minute, vous voyez le pénis de cet homme, et ça c’est quelque chose que l’on ne voit normalement pas à la télévision…

German angst - clap

R : Vous avez financé « German Angst » en partie grâce au « crowdfunding » [financement participatif, NDLR] . Pour quelle part ? Pensez-vous qu’il s’agit d’une ressource incontournable pour tout projet cinématographique indépendant ? 

 JB : C’était une faible part du budget final. Mais cela nous a permis d’attirer l’attention sur notre projet et d’inciter des investisseurs à nous financer. L’argent récolté était à peine suffisant pour débuter le tournage de mon seul épisode. Si vous regardez le film, vous vous rendez compte que mon épisode est très basique, peu coûteux : un lieu unique, une durée d’une demi-heure… Mais à la fin vous vous rendez compte que le dernier épisode était bien plus onéreux [« Alraune » réalisé par Andreas Marschall].

 

 « LE FAIT QUE J’AI ARRÊTÉ DE FAIRE DES FILMS APRÈS « SHRAMM » EN 1993, NE SIGNIFIE PAS POUR AUTANT QUE J’AI ARRÊTÉ DE TRAVAILLER »

 

R : Quelle était votre première intention en préparant « Final Girl » ? Plus de 20 ans après « Schramm », ressentiez vous le besoin d’apporter quelque chose de neuf à votre filmographie ? Ou était-ce un projet que vous mûrissiez depuis plus longtemps ?

JB : En fait, l’idée originale est assez ancienne : il me semble avoir rédigé un synopsis d’une page pour un autre projet de film à sketches il y a 10 ou 15 ans. J’ai récupéré cette vieille histoire et je l’ai bien entendu modifiée. Je précise que le fait que j’ai arrêté de faire des films après « Shramm » en 1993, ne signifie pas pour autant que j’ai arrêté de travailler. Je n’ai plus réalisé de longs-métrages mais j’ai travaillé sur des courts-métrages, des clips musicaux, des bandes dessinées, des pièces pour la radio et le théâtre, des documentaires… Cette évolution s’est faite très naturellement. Finalement, réaliser « Final Girl » est presque comme un pas en arrière. Bien entendu, tout mon travail hors-film n’est pas très accessible en dehors de l’Allemagne, à cause de la langue. Pour tous mes « fans » à l’étranger, cela ressemble à une longue retraite, mais je n’ai jamais autant travaillé de manière professionnelle depuis que je ne fais plus de films ! [rires] Par exemple, certains de mes anciens scénarios sont devenus des pièces pour la radio. Mais en fait c’est juste le support qui a changé. 

 

« C'EST UN DES PROBLÈMES QUE J’AI AVEC LE CINÉMA NUMÉRIQUE :TOUT EST TOUJOURS SI NET ! »

 

R : « Final Girl » a été tourné en numérique. Mais vos précédents films faisaient une remarquable utilisation du film argentique Super 8 ou 16mm. Quel est votre sentiment sur la production tout-numérique contemporaine ? En particulier, que pensez-vous de ce qui a été perdu ou gagné entre les effets spéciaux « live » et ceux aujourd’hui en numérique ?

JB : J’ai été élevé aux effets spéciaux « live » ou mécaniques donc quand je vois des effets spéciaux numériques, je n’arrive pas à les prendre au sérieux [rires]. Cela ne me touche pas vraiment. C’est pourquoi j’essaie encore de travailler avec le film argentique autant que possible. L’année dernière, j’ai réalisé des clips musicaux, tous en super 8 (l’un deux s’appelle « Lemmy, I'm a feminist », pour le groupe Half Girl, en 2013 - Vidéo ) Mais le fait de tourner « Final Girl » en numérique m’a donné l’opportunité de tenter des choses impossibles dans mes précédents films, comme par exemple tous ces très gros plans [macros].

Final girl tilt shiftR : Et concernant les effets « tilt-shift » pour réduire la profondeur de champ ?

 JB : La fille de « Final Girl » vit dans son propre monde intérieur : donc l’image ne peut pas être nette partout, au contraire plutôt floue, car elle se ment à elle-même. C’était l’intention derrière cette technique. En fait, c’est un des problèmes que j’ai avec le cinéma numérique : tout est toujours si net ! ça enlève presque tout intérêt. 

 R : Avez-vous appris que Kodak va lancer une nouvelle caméra Super 8

JB : Oui, et c’est drôle car j’ai utilisé beaucoup de Super 8 sur « Final Girl », notamment pour les flashbacks et les extérieurs. C’est un film multi-supports finalement.

R : Est-ce que la réalisation de « Final Girl » vous encourage à vous lancer dans un nouveau projet de film ?

JB : Eh bien, nous n’avons pas gagné d’argent avec, donc pour l’instant il n’est pas question d’un nouveau projet car nous avons encore des dettes ! [Rires] Concrètement, je n’ai pas encore été payé. Mais tout cela n’est pas très inhabituel pour mon style de cinéma. Tous mes films ont été fait avec des petits budgets et « German Angst » est mon film le plus coûteux à ce jour. Mes autres films ont été plus rentables, mais personne n’était payé. Aujourd’hui, je ne veux plus exploiter les gens avec qui je travaille.

R : Mais en dehors de ces contraintes budgétaires, avez-vous renoué avec un désir de cinéma ?

JB : Je me rends bien compte que les retombées sont plus importantes que pour mes autres projets. Mais je gagne bien plus d’argent en Allemagne en mettant en scène des pièces de théâtre, ce qui demeure actuellement ma principale activité. Chaque fois que je reviens au cinéma, un plus grand nombre de gens ont accès au film, mais je suis mal rémunéré. Pour moi, cela n’a plus vraiment de sens. C’est pour cette raison que les deux autres réalisateurs de « German Angst » ont dû me convaincre de participer. C’était une bonne expérience au final, mais très différent du théâtre, où tout se passe là, devant vos yeux. Quand on réalise des films, on fonctionne par petits bouts, par petites touches : on a plus de maîtrise mais c’est aussi plus ennuyeux.

 

* * *

 

II. CARRIÈRE

 

« J’AI TRAVAILLÉ COMME PROJECTIONNISTE ET AUSSI COMME PROGRAMMATEUR.

ON PROJETAIT DES TRIPLES-SÉANCES ÉTRANGES

COMME ''BAMBI''  + ''ZOMBIE''  + ''GHANDI'' »

 

Xenon kino 2

R : D’après l’ouvrage de David Kerekes « Sex Murder Art », vous avez travaillé en tant que projectionniste au Xenon Theater à Berlin dans les années 80. Que retenez-vous de cette expérience ? 

 JB : Quand j’étais enfant, je fréquentais déjà cette salle de cinéma. Elle portait un autre nom alors. Je voyais des films de monstres, dont ceux du Japon, des « Frankenstein »… Dans les années 80, le cinéma était géré par un ami. J’y ai travaillé comme projectionniste et aussi comme programmateur. On projetait des films de John Waters, Doris Wishman, des films de zombies, et ce genre de choses… Et aussi des triples-séances étranges comme « Bambi » + « Zombie » + « Gandhi ». J’y ai tourné une partie de « Nekromantik » et nous l’avons projeté là une fois terminé. Ce cinéma était un peu le « QG » de tout mon travail. Le cinéma existe toujours : j’y étais justement il y a deux jours pour voir un film. Mon ami le gère encore …. et je continue à y entrer sans payer ! [rires]

 

Besessen_Hupfeld_7017a

R : Vos premiers travaux, en particulier les courts-métrages, étaient influencés par la mouvance punk. Puis avec « Nekromantik », vous y avez ajouté une dimension romantique, produisant une étrange combinaison : un romantisme poussé à l’extrême, teinté de morbidité, et sans ironie aucune. Vous décririez-vous ainsi comme un « punk romantique » ?

 JB : Vous savez, quand j’ai monté mes pièces de théâtre, j’ai eu un long papier dans un journal important en Allemagne, où j’étais surnommé « le poète punk » [l’expression exacte était « poète trash » dans le quotidien Die Welt, NDLR]. C’est quelque chose qui me correspond certainement. Sur scène, c’est encore plus évident car je traite du cinéma de genre. J’ai monté une pièce qui s’appelle « Besessen », ce qui signifie « Possédée » (Trailer). C’est sur mon obsession des films d’horreur et particulièrement « L’exorciste ». C’est très personnel. « Possédée » parle d’une fille, soi-disant dans le public, qui devient possédée par le fantôme de Linda Blair (l’actrice de « L’exorciste »). Elle subit des choses horribles sur scène, et c’est une dimension qu’on ne peut ressentir sur un écran. , sur scène, la fille possédée se tient devant vous, et comme le public ne dépasse pas 100 spectateurs… cela semble si proche d’eux ! (rires) Je traite donc des films d’horreur, des films de sexploitation, ce que les gens « normaux », et particulièrement dans le milieu du théâtre, ne prennent pas sérieusement. Et je mets tous ces genres sur scène pour laisser le public réfléchir dessus. Je dirais donc que les appellations « poète punk » ou « punk romantique » me correspondent encore mieux aujourd’hui car je travaille cette matière trash, underground et horrifique au sein même de l’ « establishment ». 

R : Parlons de vos quatre longs-métrages : opposé à un cinéma standardisé, commercial, on note un fort degré de réalisme dans vos films. Parfois, on dirait presque des sortes de films de famille ou encore du cinéma amateur, traitant de situations extrêmes. Il y a aussi cet aspect documentaire dans le choix des décors, comme le pont dans « Der Todesking » ou la cabine de doublage de films pornos dans « Nekromantik 2 ». Était-ce la conséquence d’un budget limité ou était-ce intentionnel ? Si vous aviez assez d’argent aujourd’hui, préféreriez-vous tourner en studio ?

JB : Je pense qu’un film bénéficie toujours d’un tournage en décors réels. Même si c’était dû à un budget limité, cela marchait parfaitement pour mes précédents films. « Final Girl » aussi a été tourné dans un vrai apparemment, parce que c’est plus naturel, organique. Dans la mesure du possible, je choisis toujours le vrai, le réel.

 

« QUAND JE RÉALISE DES FILMS, J’AIME PRÉTENDRE QUE C’EST VRAI, ET QUAND JE MET EN SCÈNE DES PIÈCES DE THÉÂTRE, J’AIME PRÉTENDRE QUE CE SONT DES FILMS »

 

R : Mais beaucoup de films d’horreur sont tournés en studio et ne cherchent pas à être réalistes, c’est donc quelque chose de très révélateur dans vos films.

JB : Je pense que c’est la bonne manière de faire lorsque mes films ont à voir avec la réalité. C’est d’ailleurs le cas de « Final Girl ». Mais j’aime aussi l’esthétique artificielle des vieux films comme les classiques de l’horreur d’Universal. C’est d’ailleurs quelque chose que j’aime faire au théâtre : je peux alors modeler un type de scénographie que me plaît beaucoup. Mais cela doit être en adéquation avec l’histoire. « Nekromantik » et « Final Girl », eux, fonctionnent avec un environnement réaliste car c’est plus touchant ainsi. En revanche, j’ai monté une pièce sur Ed Gein — le pilleur de tombes des années 50 qui a inspiré Hitchcock pour « Psychose », mais aussi « Le silence des agneaux », « Massacre à la tronçonneuse »… La pièce était très inspirée par les décors des vieux films comme ceux de « Frankenstein ». Toute la scène était en noir et blanc. Pour moi, c’est très tentant d’avoir cette esthétique de studio récréée sur scène. On est assis, et là, devant soi, on voit un film… qui n’en est pas un. Quelque chose qui vous rappelle la vision d’un film. Donc, quand je réalise des films, j’aime prétendre que c’est vrai, et quand je met en scène des pièces de théâtre, j’aime prétendre que ce sont des films ! 

Captain Berlin vs Hitler

R : A présent, une question qui vous a peut-être déjà été posée : quand on voit l'aspect morbide de vos films, et particulièrement ce cadavre décomposé ressorti du marais dans « Nekromantik », ainsi que certaines allusions au nazisme dans « Le roi des morts », on peut se demander si vous avez voulu intentionnellement évoquer le passé de l'Allemagne ; vos cadavres décomposés semblent représenter en effet un passé qui aurait dû rester enfoui, refoulé. En outre, l' « amour interdit » pour ces corps pourrait être interprété comme un acte radical, qui révèle une rupture de lien entre le passé et le présent de l'Allemagne. Qu'en pensez-vous ?

 JB : Oui... c'est une idée qui a été explorée par le professeur anglais Linnie Blake. Quand je l'ai lue, cela m'a fait sourire, et en même temps je ne pouvais nier son analyse. Car évidemment je vis à Berlin, cette ville qui à l'époque était divisée par un mur et gardée par des militaires, et qui a bien sûr aussi ce passé nazi ; donc j'imagine qu'elle a raison d'une certaine manière, même si rien n'est intentionnel de ma part. Les choses sont là car elles sont là... Certes, le contexte dans lequel les films sont faits a toujours son importance, et c'est d’ailleurs une chose que j'apprécie toujours en tant que cinéphile. C'est pourquoi je peux comprendre que des spectateurs étrangers interprètent mes films de manière métaphorique, mais pour moi... Ils ne le sont pas ! [rires] Il est vrai cependant que j'ai pu jouer avec ces thèmes, comme par exemple avec mon court-métrage « Excès sanglants dans le bunker d'Hitler » (1982), ou « Capitaine Berlin contre Hitler » (une pièce de théâtre sortie en DVD, Trailer) — dans ce dernier j'évoque clairement le nazisme, avec le cerveau d'Hitler comme personnage principal.

J'écris aussi des comic-books sur ce thème — ce que j'apprécie beaucoup car il n'y a pas de soucis de budget. Mais parler du nazisme dans le cadre de la « contre-culture » est très inhabituel en Allemagne, et très subversif. 

Mais à ma grande surprise, « Capitaine Berlin contre Hitler » a été très bien accueilli — et même subventionné par le gouvernement ! [rires] La bande-annonce est une de mes plus regardées sur YouTube, sans doute en raison du tag « Hitler ». Bref, c'est peut-être mon œuvre la plus « commerciale ».

 

« AUJOURD'HUI LES MONSTRES NE NOUS FONT PLUS PEUR, AU CONTRAIRE : ILS NOUS RÉCONFORTENT FACE AUX MONSTRES RÉELS — A SAVOIR : LES ÊTRES HUMAINS. »

 

Monsterland

R : Vous avez déjà parlé de votre amour des films de monstre comme « Godzilla », et plus tard aussi des « monstres » comme Ed Gein. Dans vos films on ressent une empathie avec leur folie solitaire, comme dans « Schramm » notamment. Pour vous aujourd'hui, quel est le monstre ultime ? La société a-t-elle produit de nouveaux monstres ?

 JB : J'ai réalisé un documentaire là-dessus pour Arte, en 2008 : « Monsterland » (Vidéo). Dans ce film j'ai interviewé divers créateurs de monstres du monde entier : Japon, États-Unis, Suisse... Et je leur ai demandé si nous avions encore besoin de monstres aujourd'hui. La réponse finale est que les monstres ne nous font plus peur, au contraire : ils nous réconfortent face aux monstres réels — à savoir : les êtres humains — comme les terroristes, ou le Joker dans « The Dark Knight ».

R : Vos films rendent souvent hommage aux séries B et Z, mais aussi à la Nouvelle vague (Godard, Resnais), et même le cinéma expérimental américain des années 1960 et 1970. Est-ce une période que vous appréciez plus que les autres ? D'après vous, était-elle plus libre en terme de créativité ?

 JB : Cela dépend. Il y avait certes beaucoup de liberté dans ces années-là. Le Nouvel Hollywood aussi était incroyable. Je viens de terminer une pièce de théâtre inspirée de « L'exorciste » (« Possédée »), et je vois bien qu'un tel film serait aujourd'hui impossible à faire. La liberté artistique de la Nouvelle vague, elle aussi, serait impraticable aujourd'hui, commercialement parlant. Mais il est vrai qu'avec le cinéma underground, notamment John Waters, et avec l'âge d'or des monstres japonais... c'était une glorieuse période.

Buttgereit - John Waters

En fait, les films de John Waters m'ont beaucoup influencé : ils avaient l'air de sortir de la quatrième dimension, et de se moquer complètement de l'avis des autres. C'est là que je me suis dit que je pouvais aussi le faire.

Dans les années 80, cela demandait tellement d'efforts pour faire un film, alors qu'aujourd'hui c'est devenu beaucoup plus facile avec les outils numériques — il devrait donc y avoir plus de liberté et de créativité. Mais si on regarde les films hollywoodiens actuels, qui sont plus chers que jamais malgré les économies liées au numérique, on constate qu'ils ne prennent plus aucun risque, contrairement aux années 70. Je n'imagine pas un grand studio produire « Taxi driver » aujourd'hui. 

R : En parlant d'Hollywood, auriez-vous aimé pouvoir y travailler ?

JB : Je ne crois pas que je pourrais... enfin, regardez les films que j'ai faits ! [rires] Bon, j'aime beaucoup les films de super-héros comme « Spiderman » ou « The Avengers », mais je ne crois pas que je pourrais réaliser ce genre de film. Je pense que dans ces grosses productions, le réalisateur est un petit rouage dans la machine, et qu'il n'a pas de réelle liberté de création ; j'imagine que cela doit donc être très frustrant.

Nosferatu Lebt!_Buttgereit_Szekely

R : Certaines scènes de vos films sont inspirées par le cinéma muet. Elles pourraient très bien exister sans la bande-son. Avez-vous une admiration particulière pour le muet ? Des films de référence ?

 JB : Oui, je dirais le cinéma muet allemand comme par exemple « Nosferatu » de Murnau. J'ai d'ailleurs réalisé une pièce de théâtre à partir de ce film, il y a trois ans, intitulée « Nosferatu est vivant » ("Nosferatu Lebt !"). Avec cette pièce, j'ai vraiment recréé l'aspect visuel du cinéma muet sur scène, en m'inspirant notamment du « Cabinet du Dr. Caligari », puis je l'ai mélangé avec le scénario de « Nosferatu ». Les acteurs remuaient leurs lèvres sans parler, et je faisais un noir salle pendant lequel les dialogues étaient affichés. C'était une expérience étrange. Mais qui a très bien marché.

R : C'est très intéressant, car « Caligari » est plutôt expressionniste, tourné en studio, tandis que « Nosferatu » est lui plutôt tourné en décors naturels. 

JB : Oui, « Nosferatu » est très « naturaliste ». Mais quand on en entend parler on a toujours l'impression qu'il est purement expressionniste. Or pour la scène cela ne peut pas marcher, c'est pourquoi je me suis orienté vers le style de « Caligari ». Et les spectateurs sont venus me dire ensuite que c'était parfait, même meilleur que l'original ! [rires]

 

« POUR ''NEKROMANTIK'', JE N'ÉTAIS PAS SÛR DE CE QUE JE FAISAIS (...). SOUVENT NOUS NE POUVIONS MÊME PAS VÉRIFIER L'IMAGE À TRAVERS L'ŒILLETON DE LA CAMÉRA (...). NOUS AVIONS DONC DÉJÀ DE LA CHANCE SI LA MISE AU POINT ÉTAIT BONNE ! »

 

 R : 20 ans après, avec le recul, quel regard portez-vous sur vos quatre longs-métrages, à présent qu'ils sont devenus « cultes » ? Êtes-vous fiers de les avoir réalisés ? Lequel est votre favori ?

 JB : C'est difficile à dire, car je n'ai jamais réussi à les juger avec du recul. J'en sais trop sur leur fabrication. Mais je peux dire que « Schramm » est le film qui était le plus près de ce que je voulais faire initialement. Alors que pour le premier « Nekromantik », je n'étais pas sûr de ce que je faisais, et le résultat m'a surpris. Il faut se rappeler qu'à l'époque les écrans de contrôle n'existaient pas sur les tournages. Souvent nous ne pouvions même pas vérifier l'image à travers l'œilleton de la caméra, parce qu'elle était accrochée au plafond par exemple. Nous avions donc déjà de la chance si la mise au point était bonne ! [rires] c'est pourquoi, dans une certaine mesure, je ne me sens pas « responsable » du résultat, parce que rien n'était planifié et maîtrisé comme cela peut l'être aujourd'hui dans mes pièces de théâtre.

 

* * *

 

III. CINÉMA CONTEMPORAIN

R : Regardez-vous beaucoup de films contemporains ? Et parmi eux, regardez-vous beaucoup de films d’horreur ?

JB : En tant que critique de films, j’en regarde bien sûr beaucoup. Mais pas tellement de films d’horreur. J’en ai vu tant qu’ils ne me font plus vraiment d’effet. Je m’ennuie facilement [rires]. Même si je peux apprécier une série comme « The Walking Dead », je décroche quand même à la 3ème saison parce que c’est trop répétitif.

 

« LES FILMS FRANÇAIS QUE J’AI VUS IL Y A QUELQUES ANNÉES ONT RENOUVELÉ MON INTÉRÊT POUR LE FILM D’HORREUR »

 

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R : En France, le film d’horreur est un genre plutôt discret. Cependant, dans les années 2000, quelques films ont secoués des tabous autour de l’inceste, de la pornographie, de l’ultra-violence ; on les a surnommés la « New French Extremity », avec des réalisateurs tels que Gaspar Noé, Catherine Breillat, et des films comme « Irréversible », « Haute tension », « Martyrs », « Frontières », « Baise-moi », « Dans ma peau »... En avez-vous vus certains ?

JB : Les films français que j’ai vus il y a quelques années ont renouvelé mon intérêt pour le film d’horreur. J’aime vraiment beaucoup Gaspar Noé. Nous nous sommes rencontrés à Helsinki pour un festival, où mes films ont été montrés en même temps que son court-métrage « Carne » (1991). J’ai vu aussi « Enter the void », et j’ai vraiment aimé sa manière de dépeindre Tokyo. La ville est exactement comme ça la nuit, quand vous êtes en plein jet-lag. Et j’ai été très choqué par « Irréversible » bien sûr.

Sinon j’ai aussi aimé « À l’intérieur » (photo) avec Béatrice Dalle, ainsi que « Haute tension » ; l’histoire et la symbolique de « Martyrs » m’ont plu mais je n’ai pas aimé le regarder... Quant à « Frontières », il est intéressant de par son approche « féministe ». 

R : Dans les 10-15 dernières années, le cinéma d’horreur est devenu de plus en plus extrême, violent, sanglant, réaliste et sadique. Que pensez-vous en particulier du « torture porn » (« Hostel », « Saw », etc.) ?

JB : Je n’ai jamais vraiment aimé la série des « Saw ». Je ne saurais dire pourquoi, mais ils ne marchent pas sur moi. Quand à « Hostel », j’ai vu le premier, et il m’a plu car, si je me souviens bien, la première moitié ressemble à un teen-movie. Et ensuite ça devient horrible. C’était une des premières fois où on pouvait voir que les Américains avaient peur de l’Europe de l’Est, donc ça m’a plu ! [rires]

 

« JE CROIS QUE NOUS N’AVONS PLUS BESOIN DE FILMS D’HORREUR »

 

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R : Les vrais films d’horreur, aujourd’hui, ne sont-ils pas ceux produit par Daech et postés sur Youtube ? Ou même les films d’accident violents capturés sur smartphone et diffusés partout sur internet ? Que pensez-vous de ces images, de plus en plus fréquentes, que l’on trouve très facilement aujourd’hui, plus qu’il y a 20 ans ? Elles nous frappent même souvent « par surprise », sans les avoir sollicitées... En termes de réalisation, est-ce qu’un cinéaste actuel peut être à la hauteur d’un tel niveau de violence, et de sa banalisation ? Peut-on encore choquer un spectateur de cinéma ?

ISIS beheading - Iraqi News - 4 oct 2014

JB : C’est peut-être une des raisons pour lesquelles les films d’horreur ne m’intéressent plus tant que ça. Le monde réel produit suffisamment d’horreur, et en comparaison les films d’horreur ne sont plus tellement effrayants. Faire de l’horreur au théâtre est différent, car c’est une plateforme qui permet un autre type d’interaction avec le public. Alors oui, je crains que l’horreur en tant que genre ait perdu de son emprise, et qu’il n’a plus la capacité de réagir face à ces images de la réalité, beaucoup plus choquantes. La possibilité aujourd’hui de pouvoir regarder n’importe quel crash d’avion sur son smartphone, sur Youtube, est si accablante que vous n’avez plus envie d’aller chercher ce type d’images dans la fiction, dans le film d’horreur. Lorsque j’étais jeune je voulais voir ce type de films, j’étais à la recherche d’images violentes. Aujourd’hui, j’essaie de les éviter [rires] parce qu’elles sont partout et que je ne veux pas qu’elles m’affectent. Cependant je ne pense pas qu’il y ait plus de violence dans le monde aujourd’hui qu’autrefois ; c’est le fait que cette violence est visible sur internet, en permanence, qui nous donne l’illusion du contraire. C’est un constat étrange. D’une certaine manière, je crois que nous n’avons plus besoin de films d’horreur, parce que nous sommes débordés par toutes ces menaces et toutes ces violences réelles. [rires]

R : Le 13 novembre dernier (un vendredi...), une série d’attaques terroristes a été perpétrée à Paris. Après cet événement choquant, rétrospectivement, une chose nous a frappé : la pire des attaques, contre la salle de concert du Bataclan, nous a fait penser à l’épisode « Samedi » du « Roi des morts », dans lequel une femme tue les spectateurs au hasard pendant un concert de rock. Avez-vous noté cette ressemblance ? [Voir notre "Contre-champ #2"]

JB : Pas vraiment, car cet épisode a été réalisé il y a 25 ans. Le monde était différent alors. Le film parlait du suicide, et l’idée était que cette femme cherchait à emporter avec elle le plus de gens possible dans sa propre mort. C’est totalement différent de la démarche des tueurs de Daech, non ? 

En fait, l’épisode « Samedi » était d’ailleurs basé sur l’affaire Charles Whitman : un type qui avait grimpé en haut d’une tour avec un fusil, pour tuer des gens en bas tout autour  [Le massacre de l’université du Texas en 1966, NDLR]. Or, lorsque vous faites cela, vous pouvez être sûr de ne pas vous en sortir vivant, vous êtes pris au piège. Donc ce type avait une sorte de mission suicide et c’est l’idée que nous avons empruntée, en rapport au thème du film. Bien sûr, la menace terroriste de Daech était absolument inconnue il y a 25 ans. Mais c’est intéressant que vous voyiez une ressemblance.

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IV. À SUIVRE 

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R : Travaillez-vous actuellement sur un nouveau projet ?

JB : Je travaille sur une série de talk-shows pour le théâtre, sur la culture trash. Et je travaille aussi sur un nouveau comic-book de Capitaine Berlin : « Capitaine Berlin et la Corée du Nord ».

 R : Danke schön Jörg !

 

 

Entretien & traduction : Aurelio & Jean-Paul

 

Crédits photo : Jörg Buttgereit films & archives © Jörg Buttgereit / "A l'intérieur" © La Fabrique de Films / Daech tueur & victime © Iraqi News - oct. 4th 2014

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