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LET THE MIDNIGHT SPECIAL SHINE A LIGHT ON ME

Par Jean-Paul Lançon

 

Le dernier film de Jeff Nichols "Midnight Special" est étonnant à plus d'un titre. Dans le contexte actuel du cinéma de science-fiction, il s'écarte en effet d'un certain nombre de clichés pour redonner au genre une profondeur du regard, une émotion et un sens du mystère longtemps oubliés.

Dans le film, Roy et son fils de huit ans, Alton, accompagnés de Lucas, un state trooper, sont en cavale à travers les États-Unis depuis que le père souhaite le soustraire à l'emprise du Third Heaven Ranch, une secte religieuse, qui le considère comme leur « sauveur », en raison de ses pouvoirs surnaturels. Le FBI et la NSA traquent également l'enfant qu'ils considèrent comme une menace.

L'enjeu du film est de savoir si l'enfant pourra rejoindre l'univers extra-terrestre auquel il semble appartenir. Ses yeux projettent une lumière intense qui plongent les humains dans une vision subjuguante de mondes parallèles, provoquant fascination ou peur et rejet dans son entourage. Il y a donc d'un côté les croyants qui vénèrent son pouvoir (la secte, le scientifique) et de l'autre l'armée qui se méfie de son potentiel destructeur. Sur cette base on peut rapprocher le film des "Rencontres du 3ème type" ou "E.T." de Spielberg ; mais dans ce type de configuration, Spielberg est toujours du côté de l'enfant, avec cette manière horripilante de lui conférer la sainte innocence du "seul contre tous". L'intérêt du point de vue développé par Jeff Nichols est en revanche de s'être placé du côté du père, sans préjuger de quoique ce soit sur la nature de l'enfant.

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A l'encontre d'une tendance contemporaine à surprotéger les enfants y compris et surtout contre eux-mêmes, lorsque leur comportement nous paraît incompréhensible, ou asocial, ou simplement trop différent de celui des autres, le père d'Alton défend coûte que coûte sa différence radicale, son altérité absolue. La beauté du film tient entièrement dans ce geste qui réconcilie deux sentiments fondamentaux de la paternité : à savoir que tout enfant est à la fois nous-mêmes par sa chair et son sang, et en même temps, un étranger dont le mystère nous échappe. Et pour la première fois peut-être au cinéma le visage de Michael Shannon se départ de son habituelle crispation migraineuse, de son inquiétude irrémissible, pour arborer des traits emprunts de douceur et de détermination. Ce qu'il donne alors à son enfant est plus que de la confiance. C'est un sacrifice personnel : le laisser partir pour le rendre libre.

Le film suit cette route et n'a donc pas besoin de nous en dire beaucoup plus sur le pourquoi et le comment des pouvoirs surnaturels d'Alton. L'économie d'explications maintient le spectateur dans une zone de mystère qui est la raison même du film. En cela il renoue avec le meilleur de la science-fiction et du fantastique, quand ils parviennent à rendre sensible l'inconnu, l'inconnaissable, ce qui ne peut être vu ou compris, mais qui est pourtant là — au-delà. D'où évidemment la thématique du regard avec cette lumière projetée par les yeux d'Alton, dont nous ne saurons jamais le contenu. Et c'est aussi bien sûr, la métaphore du cinéma comme lieu obscur au sein duquel jaillit la lumière.

Le seul regret concerne l'apparition finale du monde extra-terrestre où se rend Alton, décevant forcément nos attentes, avec cette vision urbaine futuriste somme toute assez conventionnelle. Elle est là pour valider la croyance du spectateur, mais nous prive de notre imaginaire personnel construit tout au long du film, et pourquoi pas même du doute qui pouvait l'accompagner.

Mais peu importe, la magie fonctionne, et ce "Midnight Special", comme dans la vieille chanson de blues du même nom, vient nous sauver d'un enfermement, où règnent en maîtres les super-héros pré-formatés, les voyages interstellaires bio-équitables, et les guerres des étoiles à bout de forces.

Alors montez dans la voiture. Roulez dans la nuit noire. Éteignez les phares. Attendez l'accident. Attendez la lumière. C'est une belle définition du cinéma.

Jean-Paul Lançon

 

 

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Midnight Special un film de Jeff Nichols (Etats-Unis, 2016)

 Sortie en salles en France le 16 mars 2016

 

Crédits photos : Warner France