COMMENT RESTER DECENT AU MILIEU D'UN MASSACRE

par Jean-Paul Lançon

 "Les corps volaient et jonchaient la chaussée. On n'a pensé à rien, ni a un type soûl ni à un attentat. C'était tellement violent et soudain que ça paraissait irréel, comme un film gore. J'ai pris ma compagne dans mes bras pour qu'elle ne voie pas ça." (Serge, un Niçois de 51 ans, in Le Monde du 18/07)

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Ce 14 juillet au soir, les gaz d'échappement du 19 tonnes n'étaient pas encore dissipés sur la Promenade des Anglais, que France 2 envoyait déjà la fine fleur de ses reporters pour cueillir à chaud, non pas la température des cadavres, mais la réaction des survivants. Ce qui ne constitue, chez les-dits rapporteurs, qu'un réflexe naturel de charognards soumis aux lois du direct, a cependant suscité chez son client habituel, la masse des vertueux spectateurs, une vague d'indignation. Ce fut ensuite au tour des images-chocs du camion percutant les corps de subir un rappel à l'ordre, et à la décence normalement requise pour rendre compte d'un tel événement — basée sur le respect dû aux morts et à notre âme sensible de bourgeois en perpétuelle phase de digestion. De mauvais esprits feraient remarquer que, vingt-quatre heures plus tard, le lessivage des mares de sang à peine achevé, nous assistions sans délai au retour des bipèdes animés de pulsions estivales sur les lieux du massacre. Comme dans les films de Romero, les zombies retrouvaient donc assez rapidement les bonnes vieilles habitudes. Bref, on avait failli céder à la terreur ; ce n'était pas non plus le moment de lui sacrifier nos congés payés.

Nous vivons une époque absolument incroyable. Toutes les violences imaginables nous sautent littéralement à la figure, filmées sous tous les angles, mais nous voulons quand même rester dignes et effacer les bandes quand elles menacent de révéler ce que nous sommes : des pervers hypocrites.
Comment en sommes-nous arrivés là ? Peut-être faut-il remonter au 11 septembre 2001, événement qui a cristallisé l'apparition d'un nouveau type d'image. Ce nouveau type d'image qui a pris le pouvoir et a réorganisé notre rapport au monde pourrait être nommé le "tout-visible" — comme on dirait le "tout-puissant", lequel exige des images qu'elles nous livrent la totalité perceptible du moindre événement spectaculaire. Il est loin le monde en super 8 d'Abraham Zapruder (assassinat de JFK). Bienvenue dans l'ère du flux vidéo multi-angles, calibré pour l'industrie du DVD porno, et idéal pour voir l'avion pénétrer dans la tour par devant, par derrière et en gros plan. Ce type d'image est d'essence pornographique, car il tend à supprimer toute velléité de mise en scène, tout ce qui pourrait s'interposer comme médiation entre le spectateur et la chose représentée, tout ce qui chercherait à poser un regard singulier sur l'événement ; il s'agit au contraire d'en livrer toute l'évidence brutale, l'idiotie parfaite. On ne demande plus au spectateur de réagir émotionnellement ou intellectuellement, mais d'être ou non excité par ce qu'il voit. Or, le problème de l'excitation, c'est qu'elle retombe en général assez vite, et de plus en plus rapidement lorsque le sujet n'est pas soumis à des doses toujours plus fortes ou variées. Ainsi, lorsqu'il n'y aura plus de webcams à l'emplacement jugé suffisamment obscène, on se tournera probablement vers la réalité virtuelle, actuellement en phase de décollage — une fois le monde réel totalement vidéo-cartographié-pornographié, il suffira de produire une infinité de mondes artificiels. En attendant, l' "image-porno" comme nous allons simplement la nommer, règne en maître sur notre perception audio-visuelle du monde. Elle est le plus petit dénominateur commun de la production de masse des images.
Le cinéma grand public par exemple a décliné l'image-porno dans deux genres, le film catastrophe et le film d'horreur, avec le destruction porn et le torture porn. Le premier a bénéficié des avancées du numérique en matière d'effets spéciaux visuels, rendant possible la représentation photo-réaliste de n'importe quelle fantasme, et donc ici spécifiquement la représentation de scènes de destruction à grande échelle (tsunamis, tremblements de terre, attentats, monstres géants) ; le second est plutôt issu de l'imagerie terroriste post guerre d'Irak — nous allons y revenir.
Mais quel que soit son medium, cinéma, télévision ou internet, l'image-porno est, quoiqu'on s'en défende toujours, affaire de jouissance.
Évidemment, il existe plusieurs types de jouissance.
Par exemple, elle peut être morbide.
Incidemment, cette image-porno, répondant à l'injonction de transparence du "tout-visible", devait tôt ou tard se faire trouer la peau du réel par ce nous pouvons appeler l' "image-terreur". Celle-ci convie à la grande parade libératrice du porno-world son envers caché, sa face honteuse et réellement inadmissible, à savoir le snuff-movie, qui consiste comme chacun sait à filmer un meurtre réel, perpétré pour les besoins explicites du film, et capitalisant sur la jouissance qu'il est susceptible de procurer au visionnage. Longtemps réduit au statut de légende urbaine, probablement accessible seulement à des cercles restreints de richissimes pervers en lien avec des cercles criminels, le snuff est désormais à portée de clic. Tout le monde dégaine son smartphone pour filmer un accident, un meurtre ou une baston, et va le poster sur YouTube ; pour les plus endurcis on pourra visiter ogrish.com ; mais les maîtres du snuff contemporain sont bien entendu les terroristes d'Al Quaida et de l'Etat Islamique, avec leurs fameuses vidéos de décapitation ou d'égorgement.
Le spectateur de l'image-porno doit savoir qu'à tout instant, son continuum de jouissance ultra-visuelle peut être dynamité par son revers exact, l'image-terreur, irruption de la mort et non de la vie comme source de jouissance. Car en permanence, l'image-terreur plane virtuellement au-dessus du paysage audio-visuel, toujours prête à s'actualiser. Elle descend soudain comme un coup de théâtre, une explosion inattendue dans notre quotidien. Une surprise empoisonnée. Une irruption sidérante du Mal à l'état pur.
L'image-terreur est l'interruption de programme pour montrer les virgules dégringolant du World Trade Center.
L'image-terreur est le clic de trop sur internet qui nous confronte au visage défoncé d'un enfant palestinien.
L'image-terreur est enregistrée sur la GoPro de Mohamed Merah.
C'est l'explosion du réacteur n°3 de la centrale de Fukushima.
C'est la photo floutée rouge sang de l'intérieur du Bataclan.
C'est le crash de l'avion TransAsia à Taïwan, filmée par un taxi.
C'est un camion qui écrase des femmes et des enfants à 90 km/h.
A l'heure où nous écrivons ces lignes, c'est enfin l'égorgement, comme un porc, d'un prêtre français en direct (raté) sur les réseaux sociaux.

Depuis janvier 2015, une séquence sans précédent d'attentats nous a asséné une succession d'électro-chocs, mais elle semble avoir atteint avec Nice un effet proche de la torpeur, comme si notre sensibilité à l'horreur avait fini par être anesthésiée, et avec elle tout sentiment de révolte. Dans cet état dépressif post-traumatique, la résignation nous guette (l'attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray semble confirmer cette tendance). Nous pourrions, après tout, continuer à vivre dans une société "à l'israélienne".
En ce 14 juillet 2016, il s'est donc trouvé des responsables politiques et médiatiques pour réclamer qu'on ne diffusât pas les images ignobles de la performance poids-lourd de l'Etat Islamique.
Mais la question des images de l'attentat de Nice pose un véritable dilemme. D'un côté l'on pourrait se réjouir que le système réagisse enfin devant cette overdose d'image-terreur-porno : la décence commande de ne pas montrer — d'ailleurs montrer, c'est faire le jeu de l'ennemi. En même temps, on ne peut s'empêcher de constater que dans ce cas précis, ne pas vouloir montrer c'est aussi refuser de voir. Et cela n'est pas acceptable. Il faut donc rappeler, comme on le fait aux délinquants de la route en leur projetant des films d'accidents hardcore, le caractère irrémissiblement sadique, cruel et obscène du crime contre l'humanité qui s'est déroulé ce soir-là.

Oui, en dernier recours, il est nécessaire, indispensable, de se prendre la terreur de plein fouet, telle qu'elle a été voulue par son auteur, et subie par ses victimes. Alors, prêtons-nous à ce jeu désormais quotidien de soumission visuelle, devant la jouissance du bourreau qui a produit ces images, balancées sur nos rétines comme une éjaculation faciale, en maximum overdrive, car tel est le dispositif pornographique qui régit désormais notre rapport aux images et au monde : violence, humiliation et déshumanisation de l'autre. Écartelons nos paupières comme pour le traitement Ludovico d'Orange mécanique. Regardons le monstre mécanique écrabouiller des hommes, des femmes et des enfants comme de vulgaires cafards, car c'est à cette image ultime que notre monde a aboutit. Dans un éclair d'ultra-réalisme, éprouvons bien le fait que les roues aient broyé et sectionné des membres, fait exploser des têtes, étouffé des cris de terreur pure.
Dans 1984, George Orwell représentait l'avenir totalitaire sous la forme d'une botte écrasant une bouche. Aujourd'hui, notre humanité s'abîme dans la jouissance du visage profané, défiguré, éclaté. Comme le visage perdu de cet enfant sans vie, qu'on aperçoit sous un drap blanc, à côté de sa peluche abandonnée.

Nous n'avons pas d'autre chose à dire, qu'il faut regarder en face notre obscénité, aussi bien que celle de l'ennemi. Et qu'une minute de silence ou une marche blanche ne pourront jamais solder l'addition, qui commence à être salée.
Nous sommes à peu près sûr qu'il est impossible de rester décent au milieu d'un massacre (1).
Mais nous n'avons pas de solution à proposer.
Seulement peut-être une dernière question : la France est-elle ce corps-zombie dont on peut à loisir arracher des lambeaux de chair, mais qui avance malgré tout ? Faut-il attendre que quelqu'un pense à viser la tête ?


Jean-Paul Lançon

(1) "There is no decent place to stand in a massacre" (The Captain, Leonard Cohen, "Various Positions")