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MAKE CINEMA GREAT AGAIN

Par Jean-Paul Lançon

 

Que le dernier film de Clint Eastwood ait été, à de rares exceptions près, descendu par l’ensemble de la critique masquée et emplumée, ne pouvait que susciter chez nous la meilleure des dispositions à son égard.

Il faut dire que le cinéaste ex-fasciste adoubé grand humaniste sur le tard par Téléconforama était attendu au tournant ; après son « American Sniper » pardonné comme une incartade vaguement réac, et un « Sully » plus ou moins assimilé à un radotage demi-sénile, récemment on avait surtout monté en épingle sa sympathie pour Donald Trump — soit le crime idéologique absolu pour tout intellectuel français qui se respecte. Que les cancres de l’Amérique profonde osent venir étaler, en toute candeur, leur insignifiance devant les lumières de la critique soit-disant incorruptible relève sans doute de la plus haute hérésie ; mais qu’en outre un cinéaste qu’on pensait de droite mais de gauche s’abaisse à les filmer à leur hauteur, avec bienveillance, commence à frôler l’ex-communication.

Et pourtant, comme ce film est beau, et, sans doute, plus « à l’heure » comme disait Serge Daney, que la plupart des films d’auteur sociaux courant après les frères Dardennes, et les subventions du CNC (au hasard : « La loi du marché »).

En effet, à mon sens le plus grand mérite de Clint Eastwood avec « Le 15h17 pour Paris » est d’avoir offert les moyens du cinéma à la génération Instagram. 

Une génération éduquée ici dans les valeurs traditionnelles de l’Amérique (« My God is stronger than your statistics ») mais qui ne trouve plus de rêve à poursuivre. Elle pense que tout est à sa portée, tout de suite, et internet en procure l’illusion. Et lorsqu’un jeune homme rêve de servir son pays, avec un vague désir d’héroïsme, c’est d’une façon incroyablement velléitaire qu’il s’attelle à la tâche (il oublie de se lever le matin). Pourtant ce jeune homme (Spencer), comme ses deux amis (Anthony et Alek), nous demeurent fort sympathiques ; car, comme tout jeune homme ou femme, ils ont en eux le potentiel de faire de grandes choses, et c’est précisément ainsi qu’Eastwood les filme. Il filme un potentiel et donc une énergie qui ne trouve pas à s’actualiser, et se consume dans des activités superficielles : d’où les interminables séquences de tourisme européen, de gentilles beuveries et de selfie en groupe. Eastwood étale la vacuité de ces pratiques sociales auto-satisfaites, qui n’ont guère plus de sens qu’un plaisir immédiat et volatile de consommateur passant d’une attraction (Italie) à une autre (Allemagne). Mais ces moments qui nous ennuient, comme on visionnerait le film de vacances d’un autre, et qui viennent lester le film d’un poids lénifiant, sont là pour nous dire : malgré tout, ces jeunes personnes ont une âme. Bien qu’elles accumulent toutes les apparences du touriste occidental téléguidé, quelque chose subsiste de leur humanité — quelque chose de l’Amérique a survécu en elles.

Et ce qui a survécu, ce n’est pas seulement une force, un courage, une aptitude à la violence, un sentiment d’appartenir à une communauté humaine et de devoir la défendre (avec toutes les naïvetés et mensonges que cela comporte). Ce qui a survécu, c’est aussi le cinéma. En tant que geste et regard. Ce geste de Clint Eastwood cinéaste, qui offre à ses trois héros la possibilité de se remettre en scène dans leur propre histoire, mais pas comme ils l’ont fait tout au long de leurs vacances européennes avec leurs smartphones ; cette fois, avec les moyens du cinéma. Et le cinéma selon Eastwood consiste entre autres à se foutre royalement des spécialistes du storytelling hollywoodien, en imposant un rythme de narration qui lui est propre et personnel, en adéquation avec son regard. C’est pourquoi il est absurde de lui reprocher le traitement du scénario : trop bancal, trop vide, trop long ? Mais c’est exactement le remède à la dérive actuelle ultra-calibrée de toutes les productions hollywoodo-netflixiennes : faire sauter les rails du sacro-saint scénario millimétré, du story-board verrouillé en forme de previs 3D. Réintroduire de l’errance, de l’ennui, de l’impro, et surtout : un regard singulier sur le monde. 

Le conformisme n’est pas toujours là où on l’attend. Je préfèrerai toujours les imperfections d’un film comme « Le 15h17 pour Paris », et même parfois sa forme de « nullité » (au sens de vacuité), à la boursouflure perfectionniste d’un Christopher Nolan, par exemple, qui n’a rien à dire ou montrer à part sa propre maîtrise de la caméra (et comme disait Chabrol, la technique, ça s’apprend en deux heures). Et la forme de gloriole un peu béate dont fait preuve Eastwood, quant au geste héroïque de ses trois personnages, me semble au final bien peu critiquable en regard de l’enjeu réel et profond de ce film : réaffirmer la puissance et la singularité du cinéma, ainsi que sa temporalité propre, contre une certaine superficialité des médias contemporains, et leur dictature de l’instantané.

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« Le 15h17 pour Paris » de Clint Eastwood (Etats-Unis, 2018)

« Le 15h17 pour Paris » est sorti en salles le 15 février 2018. 

Crédits photo : Warner.