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R é t i n e s
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17 juin 2021

Songbird (Adam Mason, 2020)

APOCALYPSE DOUGH

Par Jean-Paul Lançon

J’inaugure ici une nouvelle rubrique parrainée par Cinétrafic. Le principe est simple : ils nous envoient gratuitement un film en DVD (fourni ici par Metropolitan Films), et nous nous engageons à en rédiger une critique. Dans la liste proposée, aucun des titres n’aurait attiré mon attention en temps normal ; toutefois, le blog R é t i n e s ayant à la base été conçu comme une sorte de petit atelier personnel d’écriture, d’exercice de réflexion sur le cinéma au gré de nos envies, j’avoue que la perspective d’écrire sur commande m’a séduit : aurai-je des choses à dire sur un sujet imposé, et dans le temps imparti (une semaine) ?

Sans titre

 

Premier exercice de simulation d’une activité critique contrainte, donc, avec ce film labellisé anticipation / post-apocalypse, produit par Michael Bay, et tourné pendant l’été 2020 en plein « lockdown » californien. L’histoire postule une mutation hyper-virulente du Covid, qui entraîne en quelques années une véritable catastrophe sanitaire à Los Angeles et instaure une loi martiale. Nico, un jeune livreur immunisé, rêve de réunir assez d’argent pour s’enfuir avec sa petite amie Sara, qu’il ne peut autrement fréquenter que par visio. Il s’agit donc au fond d’une romance structurée autour du conte traditionnel, avec princesse enfermée dans sa tour, dans l’attente d’un chevalier servant.
Autant évacuer tout de suite la question de la qualité intrinsèque du film, qui présente peu d’intérêt : Songbird est un produit de série B manifestement écrit et tourné un peu trop vite et sans grand talent. La romance est trop niaise et le travail d’anticipation trop faible pour aboutir à quoique ce soit d’original.


Concentrons-nous plutôt sur le véritable intérêt du film, à savoir la réprobation dont il a fait l’objet par la quasi totalité des critiques (Téléramasque et la plume en tête, comme toujours, n’écoutant que leur courage) : en effet, Songbird n’a pas eu la décence de laisser refroidir les cadavres du Covid avant de les exploiter. Et c’est très mal. Il capitalise sur la peur du virus pour en tirer un produit à forte valeur ajoutée. Tout cela est sans conteste assez immoral, mais cela suppose qu’il existe un délai précis à respecter avant de pouvoir traiter ce type de sujet. Comme un temps de deuil dont personne n’oserait établir la durée. En fait il n'en existe pas, puisque celui-ci est déterminé par le temps médiatique, dans lequel une catastrophe chasse l'autre (il faudrait attendre la suivante pour recycler sereinement le sujet Covid). Je pense donc qu'en réalité Songbird, avec son exploitation éhontée du contexte pandémique, nous renvoie en pleine figure le système médiatique et économique dans lequel nous vivons. Il suscite l’indignation, il trouble notre temps de digestion médiatique habituel des événements. Comme un enfant qui n’a pas très bien compris le règles tacites d’hypocrisie en bonne société : avoir le droit de parler de ce qu'on veut, oui mais à notre place et au moment qui nous incombe. Et, dans la nouvelle chronologie des médias, CNews et Twitter possèdent une fenêtre d'exclusivité. Et donc les critiques de cinéma, le monde du cinéma, et même le monde tout court font les gros yeux devant Songbird, lequel n’a pourtant cherché qu’à être le plus réactif et le plus rentable dans une industrie qui est de moins en moins un art. Il s’agit d’un film d’exploitation au sens strict du terme, comme on en voit tant, et comme tant d’autres ont été réhabilités par la critique 30 ans plus tard (en général grâce à Tarantino).

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Au-delà de sa médiocrité certaine, le vilain petit canard a pourtant quelque chose à nous montrer sur l’état de la société américaine. Comme la plupart des films de genre il ne le fait d’ailleurs pas consciemment, il est plutôt sans doute traversé par les discours dominants qui ont cours au moment de sa fabrication ; mais c’est cela qui continue à rendre ce type de cinéma assez passionnant à vrai dire, en cela qu’il révèle toujours un peu quelque chose, et même à son corps défendant, du monde qui l’a conçu. Et à ce petit jeu le cinéma d’anticipation excelle, car c’est au fond son seul sujet : dessiner le futur pour mieux cerner le présent.
Il y a donc quelque chose qui m’a frappé dans Songbird : le film nous présente tout d’abord (j’allais écrire : nous vend) la figure d’un héros travaillant comme livreur, donc a priori une sorte de prolétaire ubérisé (Nico). Son ennemi, Emmett Harland, dirige la brigade d’intervention chargée des rafles sanitaires ; cynique et violent, il est un représentant brutal et pervers de l’état policier. Une hygiène douteuse complète son portrait et nous prépare déjà pour la révélation finale de sa vraie nature.
Au passage, notons quand même que le film ratisse large : dans un soucis de plaire au plus grand nombre, il y en a autant pour flatter l’Amérique profonde que les grandes métropoles. A savoir par exemple : dénonciation de l’emprise du gouvernement et de la corruption des riches citadins pour les premiers ; valorisation de la mixité avec le couple Nico / Sarah, antimilitarisme pour les seconds.
Jusque-là rien d’anormal (sans être fédérateur, le film est calibré pour contenter tout le monde).
Mais revenons au duo d’antagonistes Nico / Emmett. Première couleuvre que le film réussit à faire passer : que l’ennemi du livreur Uber, c’est l’Etat, et pas son employeur. Il s’agit là d’un discours ultra-libéral caractérisé. La deuxième couleuvre, beaucoup plus grosse, vient au moment de leur dernier face à face, au cours duquel on apprend que Nico était avant la crise un étudiant en droit prometteur, et Emmett un vulgaire éboueur qui a su profiter du chaos pour gravir les échelons jusqu’au sommet. A ce moment précis, par ce renversement du statut social réel des personnages, le film révèle soudain son vrai discours : étudiant faux prolo (héros), éboueur vrai prolo (salaud). La morale du film énonce clairement que l’étudiant est, en temps normal, légitimement destiné à dominer l’éboueur, qu'il lui est humainement supérieur — la crise sanitaire venant instaurer une hiérarchie sociale et humaine anormale, laquelle constitue le vrai cauchemar mis en scène par Songbird.

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Une autre grande question que le film soulève, par son existence même, et son excès de zèle, si j’ose dire : pourquoi vivons-nous dans ce sentiment permanent d’être au bord de l’apocalypse ? Pourquoi ce sentiment est-il en permanence entretenu et attisé dans tous les domaines, au-delà de toute raison, et singulièrement dans les fictions hollywoodiennes ? C’est une question complexe. Je ne peux que proposer une piste : le scénariste qui vous promet la destruction vous promet aussi d’être sauvé, les deux fonctionnant de paire ; la peur de mourir suivie de la joie d’être sauvé, comme le coup de poing suivi d’une caresse, créent un asservissement, une soumission irrémédiables, une reddition à l’ordre du pouvoir en place. C’est le moyen avec lequel s'impose l’idéologie réactionnaire, qui sous-tend tous les films catastrophes, genre auquel il faudrait au fond peut-être rattacher Songbird, loin de l’anticipation dystopique à laquelle il veut nous faire croire — genre qui, lui, cherche en général non pas à restaurer un ordre mais à critiquer le nôtre (1984...) ou à en créer un nouveau (Things to Come...).

Finalement, pour un film de soi-disant mauvais goût, Songbird a beaucoup à dire sur notre époque ; dans un ultime effort pour booster sa campagne de com, Cinetrafic s’interroge d'ailleurs avec gravité : « Songbird va-t-il parvenir à figurer parmi les meilleurs films de science-fiction de tous les temps ? Il prend en tout cas place dans un monde dévasté, à la façon de Love and Monsters, film SF accueilli, par certains spectateurs, comme un bon film Netflix et détesté par d'autres. »
La lutte darwinienne pour exister sur un marché tenu par les algorithmes semble annihiler tout sens de la mesure. Et c'est peut-être là que la catastrophe commence réellement : dans le trop plein des plateformes VOD, personne ne vous entend crier.

 

Songbird

« Songbird » de Adam Mason (USA, 2020)

Avec : K.J. Apa, Sofia Carson, Craig Robinson, Bradley Whitford, Peter Stormare, Elpidia Carrillo, Alexandra Daddario, Lia McHugh, Paul Walter Hauser, Demi Moore...
On peut actuellement voir Songbird en DVD et Blu-Ray chez Metropolitan Films Vidéo (Facebook / Twitter) et en VOD.
Crédits photo : Metropolitan Films. 

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