bird people

CANNES 2014 #7

Article rédigé pendant le Festival de Cannes 2014, entre deux visionnages de films...

Une femme de chambre (Anaïs) et un homme d'affaires américain (Josh) vivent dans un hôtel d'aéroport un tournant radical dans leur vie.

Cinéaste plutôt rare (son dernier film, "Lady Chatterley", date de 2006), Pascale Ferran signe ici un film-poème d'une grande beauté et d'une grande audace, notamment dans le contexte actuel du cinéma d'auteur français, peu enclin aux expérimentations cinématographiques. Le film se découpe globalement en deux parties décrivant chacune une journée de plus dans la vie de Josh et Anaïs, qui est cette fois une journée de trop. Une journée de trop dans le flux ininterrompu de circulation des voitures, des trains, des avions, des individus cloîtrés dans leurs pensées.

De ce flux, ils vont réussir à s'extraire dans un geste simple, mais d'une liberté souveraine, qui paraît insensée au regard du monde qui s'affaire autour. Josh décide de quitter son travail d'ingénieur pour une grosse firme américaine, rompt avec sa femme, en un mot "il lâche tout" pour redevenir pure potentialité, pour être à nouveau capable de contempler et sentir le monde plutôt que le traverser comme une particule anonyme. Cette prise de liberté souveraine est figurée de manière superbement naïve avec la transformation d'Anaïs en petit oiseau. Cette idée qui paraît sur le papier absolument ridicule ou niaisement poétique est pourtant admirablement amenée dans le film : harrassée après une journée de travail plus longue que d'habitude, Anaïs monte sur le toit de l'hôtel pour prendre l'air. Débute alors une séquence qui semble tout droit sortie d'un film de Dario Argento, où l'étrange et le fantastique surgissent de façon à la fois inattendue et en même temps tout à fait naturelle. Ce qui ressemble à un suicide (Anaïs paraît basculer au bord du toit, comme au bord du monde) est transformé (on pourrait même dire : transfiguré) en un véritable envol (une lévitation, une ascension ?). Par la magie et la grâce de la mise en scène uniquement, elle est devenue petit oiseau. Le point de vue bascule avec elle au-delà de toute perception rationnelle. S'ensuit une assez longue partie de survol de l'aéroport, accompagnée de musiques et de commentaires en voix off du personnage pas toujours du meilleur goût.

Clairement Pascale Ferran s'est laissée happer dans cette formidable échappée belle de ses personnages et en a perdu elle-même la notion du temps, et donc du rythme adéquat pour son film. Mais on lui pardonne largement ces défauts, étant donné qu'elle nous offre, au sein d'un cinéma français plutôt sinistré (qualitativement), une audace esthétique qu'on n'a peut-être pas vue depuis les films de Gaspard Noé. Et l'on admire plus cette prise de risque artistique, même partiellement ratée, que n'importe quel autre projet calibré, formaté, qu'il soit d'ailleurs à gros, petit ou moyen budget, élitiste ou grand public.

JPL

Bird People

 

 

Bird People de Pascale Ferran (France, 2014)

Festival de Cannes 2014, Un certain regard

"Bird People" est sorti en salles le 4 juin 2014.