opera a voix haute en tete

LA VOIX DE SON MAÎTRE

Par Aurelio

 

Avril 2017. Alors que la campagne présidentielle française battait son plein et s’acheminait doucement vers son climax, la voix était à l’honneur dans deux documentaires sortis en salles quasi simultanément : “L’Opéra” (5 avril) et  “À voix haute - La force de la parole” (12 avril). Dans “L’Opéra”, résonnent les voix des artistes lyriques, hommes et femmes, solistes ou choristes de l’Opéra national de Paris. C’est la voix comme instrument classique, héritière d’un art lyrique et noble. Le documentaire réserve aussi une grande part au discours institutionnel : ce sont les paroles du directeur, des administrateurs, des metteurs en scènes ou chorégraphes au vocabulaire soutenu mêlé de jargon administratif et technique. Ces voix érudites et maîtrisées dissonnent avec celles de “À voix haute”. Dans cet atelier de l’université de Saint-Denis, des étudiants d’origines diverses, et souvent modestes, travaillent leur expression - sur le fond et la forme - afin de participer à un concours d’éloquence. Les voix sont plus hésitantes, mêlant avec plus ou moins d'habileté les registres de langues et improvisant des textes spontanés à la manière de slams ou de battle rap.

Si nous confrontons ces documentaires qui se focalisent tous deux sur l’organe vocal, c’est moins pour leurs dates de sorties rapprochées que pour leur complémentarité. Ou plutôt leur dualité. En effet, ces deux voix proviennent de deux classes sociales (l’élite / la masse populaire) issus de deux espaces bien définis (Paris intra-muros / la banlieue). Sociologiquement, nous pouvons alors définir deux types de voix. Une voix “dominante” dans “L’Opéra” : par son histoire et son prestige, les voix officielles de l’institution s’imposent aux autres dans les champs artistique, intellectuel et culturel. À l’opposé, une voix “dominée” dans “À voix haute” : une voix officieuse de la jeunesse, entre art de rue et pure improvisation vocale, entre immaturité du message et éclosion d’une conscience sociale individuelle. Une voix qui demeure inaccomplie, ignorante, en cours de structuration et surtout renvoyée face à sa propre infériorité.

Cette “distinction” exposée (1), observons cette dualité via le traitement cinématographique des voix et de leur hiérarchie respective (dominante / dominée).

Distinction de voix

Assurément “vococentristes”, les deux films cadrent les “voix de poitrine” et les “voix de tête” par des échelles de plan réparties naturellement du “plan poitrine” au “gros plan”. Au-delà de cette correspondance, deux options esthétiques distinctes sont pourtant clairement privilégiées.

“L’Opéra” est un long-métrage documentaire distribué en salles par les prestigieux Films du Losange. Le documentariste suisse Jean-Stéphane Bron (réalisateur du remarqué “L’expérience Blocher”) scrute, durant une saison, le fonctionnement de l’institution lyrique dans ses moindres détails. Bron choisit le regard du “voyeur” situé “en coulisses”. La caméra et son opérateur tentent d’être le plus effacé possible, voire transparent (peu de caméra épaule ou de mouvements trop ostentatoires) dans des lieux habituellement secrets (le bureau du directeur, la régie, les loges, derrière le rideau…). Toute intervention extérieure est supprimée : pas d’interviews face caméra, ni de voix-off, ni d’intertitres expliquant le contexte des scènes, celles-ci s’enchaînant parfois sans véritable transition. Et s’il y a bien quelques musiques non synchrones avec les images, elles ont été enregistrées par l’orchestre de l’Opéra et confirment donc la démarche esthétique du huis-clos. Ce regard distancié, parfois hermétique, est hérité du “cinéma direct” (une forme moderne du cinéma documentaire né dans les années 50). Que ce soit pour la durée et le découpage, Jean-Stéphane Bron demeure moins radical qu’un Frederick Wiseman ou un Raymond Depardon; Il s’adresse néanmoins à un spectateur au bagage culturel suffisant pour déduire et comprendre ce qu’il voit et entend - ou du moins prêt à faire cet effort en tant que spectateur (puisque, rappelons-le, le film est exempt de toute explication : les seuls indices de départ étant le titre, l’affiche ainsi que les éventuels articles de presse).  

“À voix haute”, co-réalisé par Stéphane de Freitas et Ladj Ly, est quant à lui un projet à l’origine destiné au petit écran. Une version de 1h17 a été diffusée sur France 2 en novembre 2016 dans le cadre de l’émission, “Infrarouge” (2). Suite à un beau succès d’audience, le film est sorti en salles rallongé de vingt minutes. Malgré cette promotion, “À voix haute” conserve les apparats de son écriture télévisuelle dont certains hérités de la télé-réalité (celle du début des années 2000). L”exemple le plus flagrant ? Les télé-crochets (“La nouvelle star”, “The Voice”) ou les jeux d’aventure actuels (“Koh Lanta”, “Ninja Warrior”)  diffusent, à plusieurs reprises pendant le déroulement de l’émission, des courts reportages présentant les candidats chez eux entourés de leurs famille ou amis. Le but étant de starifier les anonymes et de conduire à l’identification du spectateur lambda (“ça pourrait être moi !”). Procédé identique dans “À voix haute” qui alterne séquences des ateliers ou de joutes oratoires avec les portraits des étudiants et leurs proches (interviews intimistes face caméra, chez eux). Aussi, le déroulement du concours d’éloquence, et par conséquent celui du film, se superpose lui-même au mécanisme du télé-crochet. Etonnant comme chaque ingrédient pour ce type d’émissions y est soigneusement emprunté : les étapes successives (des qualifications jusqu’à la grande finale), les conseils de coachs, le jury de célébrités, les personnages stéréotypés (l’intello, la rebelle, le gros dur au coeur tendre, l’artiste etc.). Assaisonnés d’un montage “cut”, de musiques dramatisantes pour soutenir l’émotion ou de synthés présentant les protagonistes, ”À voix haute” demeure un produit télévisuel particulièrement “formaté” pour le grand public (les fameux “4 ans et plus”, sources du panel de Médiamétrie) (3)

Sans réelle surprise, les deux modes de production et de distribution (cinéma / télévision) influencent des orientations esthétiques particulières. En les combinant avec leur classe sociale et leur espace de jeu, nous pouvons formuler deux hypothèses. Ainsi, la représentation de l’université de banlieue et de sa faune d’étudiants de tout horizon, nécessiterait une forme simpliste inspirée des codes télévisuels (“format” TV). A l’inverse, l’univers élitiste de l’Opéra appellerait une mise en scène plus recherchée et cinéphile. Intéressons-nous mantenant aux récits des deux films par rapport à leurs milieux respectifs.

Porte-voix

A l’instar du cadrage des voix, une autre correspondance lie les deux films. Celle de bénéficier du même squelette narratif en se contraignant à enregistrer une “saison", un cycle (ou une année scolaire) dans un endroit délimité (L’Opéra de Paris et l’université de Saint-Denis). Le parti-pris demeure répandu dans le documentaire contemporain car efficace dramaturgiquement parlant. Il permet de s’attacher à un nombre de personnages restreints dans un temps donné tout en “fictionnant” la réalité suivant des schémas narratifs bien connus (sujets, objets, opposants, adjuvants) ...  Ainsi, dans les deux films, la voix est représentée à des moments privilégiés pour instaurer une tension dramatique :  pendant l'entraînement (répétitions de chanteurs / cours de dictions pour les étudiants), au cours de représentations (spectacles / discours) ou en compétition (auditions de jeunes chanteurs lyriques / concours d’éloquence).

Derrière ces techniques de storytelling, révélateur d’une “certaine tendance” du cinéma documentaire, la finalité narrative des deux films n’est pourtant pas identique. Dans “L’Opéra”, il s’agit d’enregistrer une saison comme une autre, presque une routine. Il faut mener à bien toutes les représentations malgré les obstacles (grève, budget, menace d’attentat, démission du chorégraphe Benjamin Millepieds...) pour en démarrer une nouvelle dans la même stabilité. L’Opéra de Paris doit sans cesse confirmer son prestige national et international. La machine institutionnelle et artistique, bien rodée, démontre alors toute sa puissance lors de situations inextricables comme faire “jouer” un vrai boeuf sur scène ou remplacer au pied levé un rôle principal de tenor victime d’une extinction de voix. Mais cette suprématie nécessite également une mise à distance des classes sociales économiques et culturelles (les classes “dominées”). Cette maîtrise ne signifie pas que l’institution les ignore, au contraire, mais plutôt qu’elle détermine elle-même le contexte des connexions et si elles ont lieu d’être, comme en témoignent plusieurs scènes. “L’Opéra” dévoile une discussion de l’administration sur le tarif des places des représentations (comment attirer un public moins fortuné vers les arts lyriques ? Quel serait un prix plancher acceptable ?). De la volonté de proposer un Art pour tous, l’Opéra de Paris forme aussi le désir d’un Art par tous. Une classe de CM2 située en ZEP est ainsi invitée à participer à un atelier d’apprentissage du violon. Les préadolescents interpréteront fébrilement la 7ème symphonie de Beethoven dans l’enceinte prestigieuse sous l’oeil fier de leurs parents et la bonne conscience de l’administration (qui n’a peut-être jamais posé un pied en ZEP - en tout cas, on ne le montre pas). Enfin, cette mise à distance est encore plus explicite dans ce plan qui montre le directeur de l’Opéra au milieu d’un immense bureau dominant la place de la Bastille. Derrière les baies vitrées, se fait entendre, hors-champ, le grognement sourd d’une manifestation de syndicats/intermittents qui, on l’espère, ne troublera pas le bon déroulement des spectacles ...

À l’inverse de ce désir d’immuabilité, les jeunes de “À voix haute” s’activent pour s’échapper de leurs galères quotidiennes (petits boulots, transport, famille…). Grâce au concours Eloquentia, la vie ordinaire des participants, décrite à plusieurs reprises dans le documentaire, fera place à de meilleurs horizons professionnels et financiers. L’apprentissage de la parole et la représentation théâtrale du verbe offrent l’opportunité pour les étudiants de gravir un échelon dans l’échelle sociale (comédien pour Eddy ou peut-être avocate pour Leïla, d’origine syrienne). Différents “coachs”  interviennent dans l’enceinte de la faculté de Saint-Denis partager leurs savoirs : comment habiter l’espace, comment s’exprimer, comment structurer l’exposé d’une pensée. Les étudiants seront jugés et adoubés par un jury provenant des hautes sphères médiatiques et artistiques : l’avocat à la Cour de Cassation Bertrand Périer, des acteurs-stars tels Edouard Baer ou Leïla Bekhti.  Les décors qui ouvrent et ferment le film cristallisent à eux-mêmes ce passage symbolique d’une classe sociale à l’autre : des locaux austères et tristounets de la fac du “neuf-trois”  jusqu’à la salle prestigieuse du Tribunal de Paris (décorum d’un Opéra ?) dans laquelle pénètrent religieusement les meilleurs orateurs du concours invités pour l’occasion. Des passerelles existent bien entre les deux mondes mais le trajet est souvent à sens unique, et seulement pour quelques élus. L’échange est d’ailleurs quasi inexistant :  dans les deux cas c’est bien la classe dominante qui dicte le “bon goût” à celle dominée dans l’un ou l’autre documentaire : comment s’exprimer, comment se comporter, que dire, les musiques qu’ils faut interpréter, les spectacles auxquels il faut assister etc.

Au générique de fin, les étudiants de Seine-Saint-Denis prendront enfin la parole “à voix haute” (maîtrisant le langage de la “haute société” pourrions-nous ajouter). Ainsi “À voix haute” enregistre la transformation d’une voix et non son maintien. En résumant grossièrement le documentaire, nous pourrions évoquer des jeunes “black-blanc-beur” qui, suite à une expérience collective, ressortent métamorphosés, meilleurs et plus sûr d’eux. Comment ? Grâce à l’intervention providentielle de bienfaiteurs qui leur procureront bien plus qu’un savoir, mais des leçons de vie... Cela ne vous rappelle rien ? Sur ce point, le documentaire copie-colle la matrice d’une certaine catégorie de films qui se déroule en milieu scolaire (habituellement sur une année, un cycle). La matrice - par ailleurs définie en partie sur ce blog par le concept du “Professeur sauveur blanc” -  se compose d’une figure paternaliste (homme ou femme, ici principalement l’avocat Bertrand Périer, ersatz de Robin Williams dans le “Cercle des poètes disparus”) qui modifie la manière de se comporter et de penser d’un groupe d’élèves constituées de minorités (blacks, latinos…) en leur inculquant des valeurs normatives et positives pour “réussir” dans la vie. Aux Etats-Unis, voir  Le Proviseur”, Esprits Rebelles” ... En France,Entre les murs”, Les héritiers” ou plus récemment “Les grands esprits” (pas vu, mais la bande-annonce se suffit à elle-même). Ce programme narratif, familier de tous, a le mérite de satisfaire la classe dominée ("je vois que tout devient possible grâce au travail tout en me conformant à certaines règles") et la classe dominante ("en imposant le travail et notre manière de penser, nous pouvons faire réussir les déviants"). En ce sens, le film devient difficilement attaquable par son constat auto-satisfait : si vous critiquez le film, vous critiquez aussi les valeurs de générosité, d’humanisme, d’égalité décrites lors du concours d’éloquence.... Optimisme de rigueur oblige, si l’on suit bien les finalistes du concours jusqu’au générique de fin, nous ne saurons pas ce que deviennent tous ceux qui ont échoués, ni tous ceux dans l’université qui n’auront jamais eu cette tribune pour s’exprimer. Le silence assourdissant des “voix absentes” résonne aussi dans l’Opéra. Volonté du documentariste - ou maladresse - les petites mains de l’opéra (hommes et femmes de ménage, régisseurs, éclairagistes …) n’ont presque jamais la parole et apparaissent plus souvent dans une masse informe (plans d’ensemble) que comme des individus à part entière (plans américains).

Voix sans issue

Ces deux récits se soumettent donc au destin immuable de leur classe sociale respective. Conserver un équilibre (budgétaire, esthétique, administratif …) pour garder une position dominante dans “L’Opéra”. Briser le déséquilibre dans “À voix haute” : la classe dominée refuse son sort de “France d’en bas” grâce à l’éducation et la compétition sociale mise en place par une caste dominante. Si nous y joignons leurs formes respectives décrites plus haut (cinéma moderne et format TV), nous pourrions prétendre, confirmant notre intuition, que “L’Opéra” s’adresse essentiellement au public de l’institution lyrique (cadres sups, professions intellectuelles) et qu’ “À voix haute” à une classe moyenne abreuvée d’écrans et de mauvais flux de la TNT. Imaginons quels auraient été les films si la forme de “L'Opéra” devenait celle de ““À voix haute” et inversement. Un public en aurait peut-être découvert un autre... Idée intéressante mais aboutissant à une impasse cinématographique.

Notre conclusion force évidemment le trait et omet les qualités intrinsèques des deux documentaires. Un compte rendu soigneusement filmé et instructif sur une institution historique pour l’un. Un divertissement avec une galerie de personnages plutôt attachants pour l’autre. Et, après tout, les voix et paroles qui nous sont données à entendre dans ces deux univers nous révèlent objectivement des réalités sociales et culturelles (l’élitisme et le raffinement de l’Opéra, la galère et la rage des étudiants…). Il n’empêche que ce sont le point de vue (ou d’écoute) et surtout la manière de raconter cette réalité qui demeurent plus équivoques. La problématique principale posée par cette confrontation documentaire est finalement une absence flagrante de remise en question de l’univers filmé. Ce sont des univers clos où l’absence de perspective semble toujours volontairement de mise : d’abord par leur forme, uniforme et prévisible par rapport au public ciblé, puis par des choix de récit ou de montage qui évacuent presque tout discours critique ou contradictoire à la classe dominante. Le premier choisit de supprimer tout commentaire, le deuxième de nous saturer de commentaires : peu de place pour la discussion dans les deux cas. Du cinéma de (soft) propagande en somme. “L’Opéra” et “À voix haute” filment deux voix, deux France, qui se croisent, sans se rencontrer. Ou, pire encore, qui imaginent, par le biais de dispositifs (concours, ateliers…) se rencontrer et échanger. Permettant d'apaiser, durant un long-métrage, les rapports de forces entre les différentes classes sociales.

Peu de temps après, le verdict des voix dans les urnes fût sans appel.

Aurelio

 

(1)  Cf. “La distinction. Critique sociale du jugement” de Pierre Bourdieu, 1967

(2) L’émission se définit telle quelle sur le site web de France 2 : “Infrarouge propose des documentaires qui s’intéressent à l’évolution et aux mutations de notre société et cherche à donner des clés de compréhension sur ce qui pose encore problème dans la vie des français."

(3) Peter Watkins caractériserait sans doute le film comme symptomatique de la “monoforme”, plaie du petit et grand écran. La forme de À voix haute correspond en tous points à sa définition.  “La Monoforme est le dispositif narratif interne (montage, structure narrative, etc) employé par la télévision et le cinéma commercial pour véhiculer leurs messages. C’est le mitraillage dense et rapide de sons et d’images, la structure en apparence fluide mais intrinsèquement fragmentée qui nous est devenue si familière. (...) De nos jours, la Monoforme se caractérise également par d’intenses plages de musiques, de voix et d’effets sonores, des coupes brusques destinées à créer un effet de choc, une mélodie mélodramatique saturant les scènes, des dialogues rythmés et une caméra en mouvement perpétuel.” (“Media Crisis”, 2016)

 

 

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À voix haute : la force de la parole de Stéphane de Freitas et Ladj Ly (France, 2017)

Sortie en salles le 12 avril 2017 / En DVD et BR le 7 novembre 2017

L'Opéra de Jean-Stéphane Bron (France et Suisse, 2017)

Sortie en salles le 5 avril 2017 / En DVD et BR le 12 septembre 2017

Crédits photos : Mars Films et Films du Losange