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ARTE KINO FESTIVAL 2016 #2

Film vu en streaming dans le cadre du festival  https://www.artekinofestival.com/

 

Le Roi Léaud 1er se meurt durant une heure et cinquante-cinq minutes. 

On connaît la fascination des jeunes réalisateurs pour l'acteur Jean-Pierre Léaud. Ils connaissent par coeur tout Truffaut, tout Godard, tout Eustache, et en s’emparant du mythe Léaud le temps d’un métrage, ils sont convaincus de rejoindre la lignée de leurs cinéastes adulés. Après Olivier Assayas, Bertrand Bonello ou encore Tsai Ming-Liang, c’est donc au tour du réalisateur catalan Albert Serra, 41 ans, de jouer dans un film de Jean-Pierre Léaud (ah non, pardon, l’inverse).

Serra nous propose une film radical, intégralement consacré aux derniers jours de Louis XIV et entièrement tourné en huis-clos (excepté le premier plan). C’est moins un parti-pris de mise en scène cinématographique que celui d’un dispositif d’une oeuvre d’art contemporain, tant le film se rapproche parfois d’une video-art par son récit minimal et répétitif, sa lumière très contrastée et naturaliste, ses cadres figés et immuables comme des tableaux. La plupart des installations vidéos dans les musées sont diffusées en boucle et peuvent être visionnées sans voir le début, ni la fin, quand prises en cours de route. C’est peut-être aussi le cas de ce film, qui ne nécessite pas paradoxalement une assiduité particulière de la part du spectateur. En effet, Serra n'aspire pas à dramatiser ou rythmer son récit historique, dont nous connaissons tous la conclusion funeste (attention spoiler : le Roi meurt à la fin), mais plus à créer une ambiance homogène et hypnotique dans la durée. À l’instar de certaines oeuvres de Weerasethakul ou Hou Hsiao-hsien, "La mort de Louis XIV" s’ajoute à la liste des films atmosphériques, dilatés, recherchant l’ensorcèlement et la fascination de celui qui regarde. L’ennui et l’assoupissement, rétorqueront les détracteurs. 

Sans réelle dramaturgie à laquelle nous rattacher, certains apprécieront la reconstitution maniérée des décors et des costumes, d’autres admireront la photographie m’as-tu-vu éclairée à la bougie, les historiens, eux, noteront la méticulosité de Serra relatant l’évolution de la maladie et les moult tentatives pour la soigner. C’est le travail sur le son qui nous a semblé le plus envoûtant et pertinent. L’intérieur de la chambre du Roi, hermétique et capitonnée, répand une ambiance sonore feutrée, ouatée, comme celle d’un tombeau. Les voix chuchotées de la cour, tantôt brisées par les cris d’agonie du Roi Soleil, participent aussi à l’atmosphère crépusculaire du film. L’image s’enfonce d’ailleurs parfois dans une telle obscurité, dans laquelle les sons deviennent notre unique repère spatial sur l'écran, que "La mort de Louis XIV" s’apparente parfois à une pièce historique radiophonique filmée (une liaison dangereuse avec le théâtre filmé). 

La présence de Jean-Pierre Léaud, 72 ans comme Louis XIV au moment de sa mort, est indiscutablement un excellent choix. On imagine mal un autre acteur de sa génération accepter de jouer alité sur toute la durée d’un long-métrage, entiché d’une perruque aussi imposante qu’informe. Il y a bien sûr son aura particulière en tant que légende vivante du cinéma, en fin de règne, qui se confond de manière troublante avec les derniers jours du Roi. Un film-testament ?

Une précision concernant l'expérience de visionnage pour conclure. Ce film a été vu dans le cadre de sa sélection au Arte Kino Festival, premier festival de cinéma entièrement en streaming. Peut-être que la radicalité du long-métrage représente justement une limite pour le e-cinéma, la photographie hyper-contrastée s’accommodant peu avec les écrans d’ordinateur ou de tablettes, et le film méritant par conséquent d’être découvert de préférence en salles obscures (ou dans une galerie d’art contemporain).  

 

Aurelio

 

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La mort de Louis XIV un film de Albert Serra (France, 2016)

Sélectionné au Festival de Cannes 2016.

Sortie en salles le 2 novembre 2016 

 

 

 

Crédit photo : Capricci