Par Jean-Paul Lançon

Après avoir disparu de nos contrées dans les années 60 (et non sans avoir inspiré à Roland Barthes une entrée remarquable de ses "Mythologies"), le catch revient aujourd'hui par la petite fenêtre télévisuelle, grâce à la WWE ("World Wrestling Entertainment"). Littéralement "Divertissement Mondial de Catch", cette entreprise de spectacle sportif détient actuellement un monopole absolu dans son domaine, et développe son empire à tout va (DVD, web, VOD, TV-réalité, merchandising, déclinaisons de programmes...). On a pu voir en France, au début des années 2000, quelques-uns de ses shows retransmis sur les chaînes cheap et trash de la TNT ; mais grâce à internet et au nouveau portail ouvert par la compagnie (wwe.com), il est désormais possible de suivre en direct le phénomène.

Logo RAW

RAW CIRCUS

A quoi ressemble le catch de la WWE ? Probablement à rien de ce que vous connaissez.
L'émission phare est "Monday Night Raw", diffusée tous les lundis soirs de l'année, sans exception ; le show dure trois heures. Trois heures hebdomadaires qui concentrent toute la vulgarité, toute la sophistication, et tout l'art du simulacre dont seule l'Amérique semble avoir le secret. Un enchaînement ininterrompu de combats, de joutes verbales, de rituels extrêmement codifiés, et de foule en délire.
Tout d'abord, les catcheurs, "superstars" autoproclamées, qui s'affrontent dans un but ultime : décrocher le titre de champion du monde. Qui sont-ils ? Des armoires à glace bodybuildées certes, mais peut-être aussi et avant tout, des acteurs. Chacun a en effet son "character" (personnalité ou bien, justement, "personnage") bien défini, qu'ils affichent avec un sublime orgueil, et défendent avec acharnement ; du plus kitsch au plus branché, du plus sage au plus rebelle, il y en a pour tous les goût. Chacun possède son look, sa musique d'intro, ses prises ("moves"), sa "catch phrase" (mantra)... On ne peut ici tous les évoquer, mais certains, à l'origine de véritables phénomènes de mode, valent le détour. Daniel Bryan constitue à ce titre un bon exemple récent, car il a su prendre à contre-pied les canons esthétiques du genre : modérément musclé, courtaud, mais n'hésitant pas à débouler dans l'arène au son de la chevauchée des Walkyries, ce petit catcheur pugnace et arrogant a fini par emporter l'adhésion du public, malgré les nombreuses humiliations qu'il a subies (trahisons de sa petite amie, du manager, moqueries sur son physique). Fondateur du "Yes movement", il aime parader en sautillant, les index pointés vers le ciel, en exultant une série de "Yes ! Yes ! Yes!" bientôt reprise par des stades entiers. Son T-shirt représente un bouc fonceur, qui rappelle ses attaques périlleuses depuis la troisième corde, barbe hirsute au vent ("flying goat").

L'entrée en scène de Daniel Bryan :

Il serait trop long d'évoquer chaque personnalité, mais on peut tout de même citer pour le plaisir quelques-unes des prises qui constituent la marque de fabrique des catcheurs, leur signature, et qui concentrent en général, dans un seul geste (et donc une forme), l'idée qu'ils portent en eux ; la plus célèbre d'entre elles est sans doute l'enchaînement très chorégraphié de John Cena (superstar au firmament depuis une dizaine d'années) dénommée "You can't see me" : une série de coups d'épaule et un aplatissement en règles couchent l'adversaire au sol ; avant que ce dernier ait pu reprendre ses esprits, Cena prend de l'élan dans les cordes, s'approche, ralentit, mime de se débarrasser d'une poussière sur l'épaule, et laisse tomber son poing droit sur le front de la victime ("Five Knuckle Shuffle", ou, en gros, "la navette à cinq branches"). Laquelle se relève en titubant, aussitôt prise sur le dos du vainqueur comme une vieille chiffe molle. Cena regarde alors le public bien en face ; puis, avec une  détente impressionnante, il envoie son adversaire valser par-dessus sa tête, en décrivant un arc de cercle, pour l'écraser au sol de tout son long (c'est le "Attitude Adjustment", "AA" pour les intimes, qu'on pourrait traduire par "je vais corriger ton insolence"). Tout est toujours dans la sophistication du geste et la beauté de sa mise en scène, plus que dans sa violence supposée. Même un coup de genou dans le visage, a priori quand même brutal, devient splendide lorsqu'il est annoncé par C.M. Punk (étoile filante du catch) avec son "Go to sleep" ("Va te coucher"), précédé d'un sourire espiègle, les deux mains jointes sur la joue.

John Cena : Best moves

 Le "Go To Sleep" de CM Punk :

K.O. PAR LES MOTS

Mais aussi surprenant que cela puisse paraître, le catch est aussi une langue. Une très large part des représentations est occupée par la parole. Catcheurs, autorité, managers, coach, commentateurs.... L’art du boniment préside et conditionne même tous les combats. Chaque émission débute en général par la prise de parole d’un catcheur, se justifiant d’un échec ou se vantant de ses exploits passés ou à venir. L’arrogance de leurs interventions provoque régulièrement des réactions d’adhésion ou de rejet de la foule, qui prend un plaisir certain à huer ou acclamer tel ou tel champion. De véritables joutes verbales s’ensuivent entre les antagonistes, dans le simple but de faire monter la tension, et de la porter à un tel point que seule l’agression physique entre les orateurs puisse la conclure. Les protagonistes qui excellent dans cet exercice sont évidemment les plus malhonnêtes, les plus manipulateurs (les membres de l’autorité managériale, les catcheurs parvenus au titre par la ruse et la triche), ou les plus arrivistes. Une personne en particulier décroche la palme du bonimenteur enflammé : Paul Hayman, manageur (ou « advocate ») des stars les plus agressives (les « Paul Hayman guys »). Chacun de ses discours, mensongers, manipulateurs et méprisants envers le public, déclenche une sorte de jubilation mêlée de haine dans son auditoire. Il est tout à fait le « méchant qu’on adore détester », dont parlait Hitchcock pour ses films. Son personnage d’avocat véreux, fourbe et conspirateur, à la diction parfaite et à la rhétorique imparable, mais au physique disgracieux, est à ce jour le plus brillant orateur de la WWE.

Une diatribe de Paul Heyman (à 1'20") :

 Une signature de contrat qui tourne mal :

SLAPSTICK

Tous ces catcheurs sont donc au fond des acteurs autant que des athlètes, et la source de cette étrange synthèse est à trouver du côté de la pantomime (le cirque) et du cinéma burlesque (notamment le slapstick). C’est en effet le langage du corps qui prime, c’est lui qui permet au spectateur éloigné de comprendre les affects en jeu dans tel ou tel combat. On sait que Buster Keaton notamment était un remarquable athlète, et nombre de techniques utilisées dans ses films pour accomplir ses cascades sont ici reprises par les catcheurs (par exemple, une chute à plat sur le dos, bien qu’impressionnante, est en réalité à peu près indolore).
Et puisque l'on évoque la violence à l'œuvre dans le catch, il faut évidemment rappeler que tout est faux et simulé. A l’échelle des combats tout d’abord, on constate que les coups portés ne provoquent nulle ecchymose, et que le sang coule rarement (petite blessure accidentelle) ou alors à dessein (provoqué par une petite coupure bénigne auto-infligée). Les catcheurs accompagnent toujours le moindre coup de poing en tapant du pied sur le sol (pour le faire « sonner »), un écrasement est toujours discrètement amorti, et d’une manière générale la réussite d’une prise, aussi violente qu’elle puisse paraître, résulte toujours de la complicité entre les adversaires : celui qui reçoit le coup simule l’impact autant que celui qui le porte en retient la force. Il est absolument impossible de se méprendre sur la réalité physique des combats, et c’est d’ailleurs ce qui fonde l’intérêt même de ce spectacle. Les enfants sont les premiers à le reconnaître et à en comprendre le jeu, au sens d’amusement, mais aussi au sens d’écart entre violence réelle et simulée, pour le pur plaisir du « faire semblant », et de la complicité qu’il suppose.

Les roulades de Buster Keaton :

Comment réaliser le "Go to sleep" de CM Punk sans porter le coup :

BELIEVE THAT !

On doit d’ailleurs ici distinguer entre le rendu « live » des spectacles et sa retransmission TV en direct. Car on doit constater que l’expérience de vision du catch à la TV est infiniment supérieure à celle du stade ou de l’arène, « en vrai ». En effet les « trucs » utilisés par les catcheurs pour simuler leurs coups demeurent trop évident, lorsqu’on les observe toujours du même angle, depuis telle ou telle place dans les tribunes. En revanche, la mise en scène télévisuelle permet non seulement de les dissimuler mais aussi d’en décupler l’efficacité. Elle a recours pour cela au montage cinématographique, qui permet par exemple de faire croire à la réalité d’un coup de poing avec un simple changement d’axe de caméra, ou un changement d’échelle de plan. Ainsi, dans la captation TV de « Monday Night Raw », la quasi-totalité des coups s’accompagne de ce type d’effet, et déploie plus généralement un impressionnant dispositif de caméras sur grue, à l’épaule, en longue focale… Le tout est utilisé de manière extrêmement codifiée et millimétrée, malgré les contraintes du direct. Un véritable langage visuel spécifique au spectacle de catch a été pensé et développé pour le retranscrire au maximum du plausible. Car dans un étrange effet de retournement, ce qui est à l’origine un pur médium télévisuel devient du cinéma.
Ainsi le « contrat » habituel qui prévaut entre le spectateur et les images diffusées en direct par la télévision (« je sais que ce qui est filmé est réel, mais je doute de la mise en scène ») s’inverse ici dans les termes imposés par le cinéma (« je sais que ce qui est filmé est faux, mais quand même je veux y croire »).

Bryan, Ziggler & Ambrose VS. Barrett, Stardust & Harper (16 Mars 2015) :

META-SPECTACLE

A l’échelle scénaristique ensuite, on sait bien évidemment que « les combats sont truqués », à savoir que leur issue est systématiquement fixée d’avance. Des lignes de scénario préétablies guident les rivalités et la résolution des conflits, avec une science maîtrisée de la narration dans le genre du feuilleton, aux rebondissements sans cesse renouvelés. Car le catch de la WWE va bien au-delà de la simple organisation des combats : les storylines s’étendent aux vies personnelles des catcheurs, impliquant leurs familles (amours, amis, parents, mariages…), leurs contrats (signatures, licenciements), leurs démêlés avec la justice (interventions policières musclés en pleine émission), les querelles en backstage, les conflits avec la direction… et même les commentateurs amenés à régler leurs désaccords sur le ring (avec l’inénarrable Michael Cole). Tout un univers « méta-narratif » se déploie, qui englobe le fonctionnement même du spectacle, et permet aussi d’en intégrer la critique. Le système est ainsi régulièrement dénoncé pour son injustice, sa partialité, sa brutalité, ses manipulations. C’est l’autorité managériale qui l’incarne et elle use et abuse de son pouvoir sur la carrière des catcheurs ; elle finit généralement par être renversée au bout d’une saison, et par être remplacée, dans une sorte de « reboot » du système, qui repart de plus belle.
Un des plus splendides exemples de ce pouvoir qui met en scène et se met en scène : l'attentat contre Vincent McMahon, fondateur et propriétaire de la WWE. En toute fin du "show", une caméra portée le suit hors du bâtiment, pour rejoindre sa limousine, le regard inquiet. En un fabuleux plan-séquence, on le voit monter dans sa limousine, claquer la porte, et... disparaître dans une énorme explosion ! En direct bien entendu. L'épisode s'achève ainsi dans une stupeur généralisée. Pendant plusieurs mois ses héritiers se déchirent pour trouver le coupable et prendre les rennes de l'entreprise, mais le patriarche finit par refaire surface, en justifiant cette mise en scène pour avoir voulu tester leur loyauté. En définitive, comme dans tout bon film de Brian De Palma, celui qui maîtrise la mise en scène détient le pouvoir réel sur les autres. Et comme chez le cinéaste, c'est la maîtrise du regard qui compte ; et de fait, c'est systématiquement à la faveur d'une distraction exercée par un tiers que les catcheurs "honnêtes" sont vaincus par d'autres, moins valeureux, mais plus cyniques et roublards.

L'attentat contre Mr. McMahon :

Mais au milieu de toutes ces mises en scène de la machine-spectacle, de tous ces retournements et mises en abîme, subsiste toutefois un angle mort : celui des auteurs réels qui gouvernent ce monde, ou pour parler techniquement, ceux qui sont placés hors de la diégèse et de l'univers narratif (c’est le 2ème tabou du catch, le plus secret, après celui très évident de la violence simulée des combats). Car au fond le catch, comme le cinéma, n'admet pas d'extériorité (puisque son univers EST la réalité). Lors d’une saison mémorable, un dispositif amusant avait été mis en place afin de laisser entrevoir cette instance cachée, avec l’ « Anonymous Raw General Manager », qui délivrait ses ordres par e-mail interposés. Un rituel imposait la lecture de ses messages impromptus, sur un ordinateur isolé en haut d’un pupitre. Cet épisode fut peut-être le seul moment où la machine-spectacle laissait entrevoir ou au moins soupçonner la présence d'un démiurge.

Une intervention de l' "Anonymous Raw General Manager" (à 3'54") :

POUVOIR & PEUPLE

Mais plus prosaïquement, au-delà de cette formidable synthèse des grandes théories du spectacle que Monday Night Raw réalise, il y a cette dimension fondamentalement populaire, comme on pouvait le dire du cinéma de genre des années 50-60, qui lui donne toute sa force : sexe, violence, action, dans ce qu’ils peuvent avoir de plus racoleurs et vulgaires, mâtinés d’un commentaire acerbe sur la société telle que la vivent ses spectateurs. Amours, amitiés, trahisons, mesquineries, rivalités, mais aussi succès momentanés, rêves de gloire, avec en surplomb l’autorité qui oppresse, la politique qui magouille, les dirigeants qui nous mentent. Il y a certes en cela une bonne dose de populisme, mais elle donne surtout lieu à une formidable catharsis, où l’on peut se venger par procuration de tous les politiciens véreux et incapables, de tous les patrons à golden parachute, à grands coups de pieds dans la mâchoire.
Car enfin le catch, ce spectacle souvent puéril, vulgaire, mais faussement simpliste, est toujours profondément moral. Les tricheurs, les menteurs et les manipulateurs, s’ils peuvent effectivement dominer la compétition la plupart du temps, finissent toujours par en payer le prix : une humiliation en règle sur le ring, rossés à coups de « candle sticks » , sous les acclamations du public. Nulle rédemption possible pour eux, et la violence qu’ils subissent alors peut paraître extrêmement cruelle, à la limite du lynchage ; mais ce serait oublier que nous sommes encore et toujours dans une mise en scène de la violence réelle, une simulation, connue et admise par tous comme condition du spectacle. Le poing vengeur de la foule contre les ennemis de ses propres valeurs (le fameux « hustle, loyalty, respect » ou le « never give up » de John Cena l’incarnant parfaitement), porte en lui l’idée du coup de poing et non sa brutale réalité.
C’est donc enfin cette étrange et paradoxale douceur du catch, vertu précieuse, qui nous apaise et nous délivre de toute la violence réelle du monde.

Jean-Paul Lançon

Toutes les infos et émissions sur le site de la WWE : wwe.com (abonnement mensuel "for just 9,99 $", comme se plaît à le rappeler le couple de l' "Authority" Triple H / Stephanie McMahon, chantre du "what's best for business".)