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MEX-PARISMENTAL 10 ème édition (2015)

Par Aurelio Cárdenas

 

Jeudi 18 juin 2015, 20h30. L’audacieux cinéma parisien “La Clef” programmait la 10ème édition de “Mex-Parismental”, sélection de courts métrages dédiée à la vidéo et au cinéma expérimental mexicain et latino-américain. Soirée singulière s’il en est, car même si même si le cinéma (dit) “expérimental” existe aujourd’hui en dehors d’un cercle d’initiés (on en trouve la trace dans des clips d’artistes mainstreams, des blockbusters US, des films d’auteurs européens branchouilles…), le cinéma latin indépendant reste en général relativement rare en Europe et peu distribué. Le but de cette soirée était donc de découvrir un panorama de réalisateurs experimentaux ou video-artistes contemporains originaines du Mexique ou d'Amérique du Sud.  Retour sur les 13 films présentés.

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Être chat de Sebastian Wiedemann et Juliette Yu-Ming (Brésil / Colombie / France / Japon, 2014)

Le réalisateur colombien Sebastian Wiedemann et l’artiste singaporienne Juliette Yu-Ming (basée au Brésil) propose le film le plus long de la sélection (20 minutes). “Être chat” questionne l’identité (“Parfois, ce qu'il y a en moi, ce n'est pas moi. qui est-ce ?").  Le film brasse diverses influences (longue séquence de danse japonaise butö, art vidéo...) et multiples citations (Gilles Deleuze) sur plusieurs supports (photo, film, vidéo…). Las, ces différents éléments sont plus juxtaposés que véritablement montés ensemble d’où cette sensation d’une oeuvre non aboutie, uniquement basée sur un inventaire de références plus ou moins évidentes.

 

 

 Canción para Victoria de Ignacio Tamarit (Argentine, 2014)

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Le film le plus court de la sélection est un film d'animation en noir et blanc directement peint sur pellicule entrecoupé de quelques plans fixes sur des visages. Un exercice “classique” et graphique du cinéma expérimental plutôt bien mené quoique très bref.

 

 

Alice Again de Federico Fortini (Argentine, 2015)

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 Une allégorie de “Alice aux pays des merveilles” en noir et blanc. Après quelques plans fixes de forêt, un tunnel apparaît dans lequel nous finissons par distinguer, tout au bout, une silhouette. Plusieurs formes abstraites se révèlent en surimpression et mouvent sur une bande-son post-rock tandis que la silhouette se rapproche peu à peu… Un trip assez envoûtant sans être d’une grande originalité formelle.

 

 


La jeune martyre de Miguel Novelo (Mexique, 2014)

481284520_640Inspiré du tableau homonyme de Paul Delaroche, “La jeune martyre” est un film très court en noir et blanc (oui, encore). Il utilise la technique de pixilation, procurant une ambiance irréelle, étrange, hors du temps. La référence au cinéma fantastique est-elle intentionnelle ? Quoi qu’il en soit, la jeune femme vêtue de blanc, déambulant au bord de la mer, nous a rappelé certaines scènes filmées par Jean Rollin (“Le viol du vampire”)....

 

 

Children’s playground de Pablo Molina (Chili, 2014)

 

 

 

 

 

 

 Trailer de "Children's playground" (2015)

 

 

Sans doute l'un des films les plus remuants de la sélection. Le réalisateur chilien Pablo Molina est apparemment un habitué du found footage un peu provoc’. Ici, il s’attaque à divers longs-métrages B ou Z mettant en scène des enfants menaçants ou monstrueux (“Children of the Corn”, “Le villages des damnés”, “Les révoltés de l’an 2000”, “Simetierre” …). Le film est construit efficacement sur un crescendo d’images de plus en plus dérangeantes (le mélange enfance et ultra-violence étant encore relativement rare au cinéma) malgré le caractère parfois risible des extraits. La forme hystérique et instable utilise pleinement les capacités du montage numérique (retour et avance rapide incessants, sauts d’images, bande sons lues à l’endroit ou à l’envers…) et contribue au malaise ambiant. C’est en tout cas le film qui a le plus fait réagir dans la salle...


El fin de la existencia de las cosas de Dalia Huerta Cano (Mexique, 2013)

 

 

 

 

 

 

Trailer de "El fin de la existencia de las cosas" (2013)

 

 
"La fin de l'existence des choses". Etats d’âme en super 8 sur un amour perdu. Des plans très courts de vie quotidienne s’alignent de manière aléatoire sur un air de piano impressionniste tandis qu’une voix-off déclame des pensées lénifiantes, un peu naïves, sur la vie, l’amour... On a vu plus pertinent dans ce sous-genre qu’est le journal intime filmé.

Timeless time de Laura Focarazzo  (Argentine, 2012)

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Film minimal et crépusculaire. Un long travelling obscur sur des arbres se déroule sur une musique ambient-expérimenale mixée avec des extraits sonores de “L’année dernière à Marienbad” (Alain Resnais, 1961). Vous avez dit clichés ? Le cinéma expérimental n’en est pas exempt !

Alle mensen en andere ziveraar de Datrick Huertanse (Mexique, 2010)

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Datrick Huertanse est le pseudonyme des artistes Dalia Huerta Cano (cf. plus haut) et Patrick Danse. Cette coréalisation évoque le cinéma structurel des années 60-70 avec ses intertitres imposants rouges vifs et sa bande-son abrasive. On repense aussi aux avant-garde des années 20 pour les impressions photographiques de matières directement sur la pellicule, notamment du sable. Ponctuellement, des images désuètes d’un couple dansant surgissent dans ce maelström filmique comme pour figurer un passé qui semble dérailler...

 

 


O sal da lua, a outra experiencia de Cristiana Miranda et Cédric Dupire  (Brésil / France,  2012)

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Poème cinématographique réalisé entre Rio et Paris. Bien que figuratif, le film joue avec les imperfections du support film noir et blanc ou couleur (flous, poussières, surexposition, tremblements…) offrant au “Sel de la lune” un cachet d’instabilité filmique et une atmosphère onirique plus ou moins stéréotypée. Signalons la belle réalisation sonore de Bjarni Gunnarsson, véritable plus-value au court métrage.

 

Equivale a mentir de Macarena Cordiviola (Argentine, 2010)

Des images délavées, teintées de couleur orange sanguine, pour cet autre poème filmique délibérément abscons. Plus une peinture en mouvement finalement.

Nariño – video ensayo de Bongore (Colombie, 2013-2014)

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Un film essai (ou vidéo essai)  un peu à la manière d’un Chris Marker, sur la région frontalière de Nariño en Colombie, peuplée en grande partie par des afro-colombiens. Le réalisateur José Luis Bongore, présent dans la salle, précisa qu’il s’agit d’un département “oublié” du gouverment colombien et qu’il demeure risqué de s’y aventurer (présence de la guerilla et des para-militaires)... Réalisant en parallèle un making-of pour une troupe de théâtre locale, il a mis bout à bout diverses impressions sur cette région et ses habitants.  Très peu d’artifices dans ce film (pas de voix-off, pas de dialogues, pas de musique, ni de complaisance dans la durée des plans) mais juste une volonté de ramener des sensations sonores et visuelles d’une région méconnue. Un peu brut, mais la démarche et le résultat sont plutôt honorables.

Estudo de sobreposição de Krefer (Brésil, 2014)

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Found footage muet construit à partir d’un film pornographique en super 8. Des images érotiques vintage surgissent sous des filtres orangés ou rougeâtres. Ni émoustillant, ni très marquant.

 

 

Impresiones para una máquina de luz y sonido de Los ingrávidos (Mexique, 2014)

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Cette sélection se conclue avec son film le plus percutant. Prenant comme point de départ l’enregistrement sonore d’un discours poignant d’une femme mexicaine sur les violences et les massacres opérés au Mexique actuellement (guerre des cartels de drogue), le collectif “Los ingravidos” (“Les apesanteurs”) choisit de monter en boucle un court extrait d’un film (non déterminé et a priori quelconque) de l’âge d’or du cinéma mexicain. Cet extrait défile, puis redéfile inlassablement, tandis que peu à peu  le morceau de celluloïd s’abîme, se raye, s’enraye même, s’enflamme… La destruction impitoyable du film comme matière première résonne avec les paroles meurtries de la femme énumérant des atrocités commises. En somme, un found footage en colère, politique et engagé. Le genre de film expérimental parvenant à réconcilier un public exigeant sur la forme et un autre, plus en quête de sens et de fond.

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Il est difficile de déceler dans cette projection une esthétique commune ou un "mouvement" liant les oeuvres les unes au autres tant les thématiques et les formes demeurent hétérogènes. On relèvera cependant quelques similarités dans l’évocation du passé et dans ses traces plus ou moins prégnantes (usage récurrent du noir et blanc, désaturations, le found footage…). Les tentatives naturalistes d’utiliser la forme expérimentale à des fins plus politiques nous ont semblé aussi pertinentes  (“Nariño” ou "Impresiones para una máquina..."). Nous voilà en tout cas convaincu de la belle vivacité des cinéastes expérimentaux latino-americains et mexicains.

 

Aurelio Cárdenas

Quelques liens : Blog Mex-Parismental  /  Collectif Jeune Cinéma  /  Cinéma La Clef (Paris Ve)