overlord

CANNES 2014 #10

Article rédigé pendant le Festival de Cannes 2014, entre deux visionnages de films...

L'expérience de Thomas, jeune anglais appelé par l'armée en vue du débarquement en Normandie (D-Day ou "operation overlord").

La singularité de ce film de guerre tient dans son mélange de prises de vues fictionnelles et d'archives documentaires. Le réalisateur a en effet obtenu un accès privilégié au fond d'archives de guerre anglais, et a su en retirer des extraits surprenants car peu ou pas montrés (notamment des vues aériennes impressionnantes). Nous suivons donc le recrutement de Thomas et son entrainement, sur le mode fiction, entrecoupé par des images réelles de la guerre en cours. Le problème avec ce genre de démarche esthétique est qu'il fait craindre le dérapage dans le docu-fiction, avec reconstitutions maladroites et scolaires (et au final ni documentaires ni fictionnelles). On s'interroge également, d'un point de vue moral, sur l'utilisation de ces images d'archive, comme on le ferait avec de vulgaires stock-shots (banques d'images dans lesquelles les films vont puiser pour combler leurs "trous" visuels, par exemple un décollage d'avion de chasse trop cher à tourner). Peut-on raccorder impunément deux types de représentation, qui n'ont pas du tout le même rapport à la réalité ?

Il faut admettre que Stuart Cooper a réussi ce raccord, notamment car ce n'en est pas vraiment un, en tout cas il ne s'agit pas d'un raccord de continuité. Le réalisateur s'est en effet servi des prises de vue réelles comme de projections mentales de son personnage, Thomas, lequel imagine constamment, au cours de son entraînement, ce à quoi va ressembler la guerre, la vraie, lorsqu'il sera projeté dedans. Cela justifie donc totalement ce recours à l'image documentaire, car c'est la matière même de son angoisse, de ses fantasmes, c'est celle qu'il voit toutes les semaines au cinéma dans les "actualités". Une scène d'ailleurs surpasse toutes les autres en la matière : celle de la drague au cinéma. Notre jeune Thomas expérimente son premier flirt devant des actualités sur le régime nazi. Il est timide mais sa voisine est plus entreprenante, et lorsque sa main s'aventure sur sa cuisse, c'est tout le montage des marches militaires à l'écran qui en est bouleversé ! Les soldats marchant au pas font du step en boucle, et Hitler lui-même exécute quelques mouvement chorégraphiés avec humour dans la répétition de ses petits moulinets de la main en guise de "heil". La peur de la séduction féminine devient ici comme une vision délirante de l'invasion allemande ! Il faut un talent certain pour éviter le mauvais goût à ce genre montage...

Il est enfin significatif que Thomas meurt avant même d'avoir posé le pied sur la plage normande. La dernière séquence, magnifique, montre en effet le fantasme de sa mort, qu'il porte en lui depuis le début, projeté littérallement au fond de son oeil. Et c'est précisément là que vient se loger la première balle du premier tir essuyé par son bataillon, à l'approche des côtes. La beauté du film de Stuart Cooper tient dans cette recension tragique de l'histoire d'un soldat, qui a accepté de faire son devoir comme les autres, patriote et convaincu du bien-fondé de la guerre, mais qui a en quelque sorte succombé à ses peurs. Une peur fabriquée en grande partie par les images du réel.

Un film rare, à redécouvrir.

Jean-Paul Lançon

 

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Overlord de Stuart Cooper (Grane-Bretagne, 1975)

Cannes Classics 2014

"Overlord" n'est pas encore ressorti en salles.