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CANNES 2014 #11

Article rédigé pendant le Festival de Cannes 2014, entre deux visionnages de films...

Qui voudrait voir un film russe de 3 heures en noir&blanc, réalisé par un auteur relativement inconnu, sorte d'allégorie moyen-âgeuse sur le pouvoir ? A priori personne. Pourtant ce film, en dépit de son caractère éprouvant, mérite amplement le détour.

L'argument du film est expédié en quelques lignes de voix off au début : une équipe de scientifiques est envoyée sur une planète dont la population est restée bloquée au Moyen-âge. L'esprit de cette intervention est à l'origine de type "onusien", c'est-à-dire qu'il s'agit d'apporter le progrès à cette population en espérant qu'elle se l'approprie. Il n'est pas question pour les scientifiques d'intervenir trop directement. Ils ont notamment interdiction de tuer. Mais... la population n'a "pas accepté la Renaissance", précise le commentaire...

Et c'est un Moyen-âge des plus crasseux, crapoteux, baigné de merde, de pisse et de boue, qui se déploie sous nos yeux, enchaînant sans aucun répit tous les rejets et sécrétions imaginables, sans oublier le sang et les viscères qui s'écoulent abondamment. Les visages difformes, vérolés, déformés, grêlés, grimaçants, ricanant, expriment toujours des émotions primaires, quasi-animales, le tout dans un enchevêtrement permanent, suffoquant, d'objets et de matières qui viennent obstruer le cadre. Nous sommes donc à mille lieux du Moyen-âge "lumineux" d'un cinéaste comme Pasolini.

Le film suit donc les efforts d'un des scientifiques, Rumata, pour diriger sa petite communauté, qui le considère comme un dieu. Ce seigneur "extra-terrestre" a fini par profiter de son statut pour imposer une domination plutôt bienveillante sur ces âmes simples et facilement impressionnables. Mais son leadership désabusé (que faire avec une bande de gentils idiots ?) le conduit à la ruine, sur un modèle un peu kubrickien (sa volonté de maîtrise entraîne la catatrophe).

L'allégorie sur le pouvoir n'est pas le prinicipal intérêt du film. On est beaucoup plus impressionné par la capacité du réalisateur à nous plonger dans cet univers qui provoque fascination et répulsion, dégoût pour cette débauche d'organicité digne des plus grands moments du gore, et admiration pour cette mise en scène brillante qui enchaîne des plans-séquences hautement chorégraphiés, avec un sens du détail rarement atteint dans l'histoire du cinéma. Quant à ceux qui ne peuvent pas supporter le moindre éclat de morve... Qu'ils passent leur chemin ! Pour les autres, un chef-d'œuvre exténuant, mais qui fait de cette exténuation le fond et la forme mêmes du film.

Soit au final un objet cinématographique absolument unique et fascinant.

JPL

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Il est difficile d'être un dieu [История арканарской резни] de Aleksei German (Russie, 2013)

"Il est difficile d'être un dieu" est sorti en salles le 11 février 2015 (distribué par Capricci).