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LE GOÛT DU BACON

Par Jean-Paul Lançon

 

Il faut considérer Bong Joon Ho avec cynisme ; car, comme le capitalisme qu’il prétend attaquer, il produit en fait un simulacre de critique dont la fonction est de cacher sa véritable nature.

Déjà, "Snowpiercer" s’intéressait finalement plus à l’action d’un point de vue cinétique, dans une structure de jeu vidéo et une logique de jouissance sensorielle, que comme vecteur d’un discours politique sur la lutte des classes.

Et voici donc "Okja", nouvelle fable d’anticipation sur le capitalisme, pris cette fois sous l’angle du  consumérisme irresponsable. Le développement durable, département écologie, section bio, rayon vegan : Mija, une jeune fille, coule des jours heureux dans la montagne en compagnie d’Okja, sorte d’énorme cochon transgénique. Arrive le jour où ses créateurs et propriétaires veulent le récupérer pour le débiter en charcuterie low-cost.

En gros, au niveau du discours, "Okja" percute le productivisme industriel avec le fantasme néo-bourgeois d’une réconciliation avec la nature. Et dans ce cadre, le film a certes le mérite d’étaler quelques contradictions un peu vexantes : le Bio qui obéit aux lois du marché (et non l’inverse), la non-violence prônée par un leader tyrannique, le goût du bacon qui continue à tourner la tête des mieux intentionnés d’entre nous... Mais "Okja" n’est jamais réellement désobligeant envers ce qu’il dénonce ; il manque singulièrement de méchanceté ou d’esprit corrosif, et reste dans un esprit de caricature de dessin animé (typiquement, les personnages incarnés par Tilda Swinton et Jake Gyllenhaal), dont la force est limitée. Il n’atteint jamais la puissance ironique et subversive dont est capable un Paul Verhoeven ("Spetters", "Starship Troopers"). Et c’est là que l’on sent bien au fond que Bong Joon Ho n’a pas vraiment l’ambition de dénoncer le capitalisme contemporain. (Ce qui aurait requis d’aller jusqu’au bout de son raisonnement, y compris contre lui-même, pour constater la transformation de toute idéologie en marchandise, soit, dans ce cas précis, en storytelling — outil du pouvoir par excellence.) Il s’en sert en fait comme toile de fond pour raconter autre chose, à savoir : la résistance d’une enfant, son refus de passer à l’âge adulte. 

Et il le fait de la seule manière qui rende ce film aimable : grâce au burlesque. En effet, "Okja" commence un peu comme du Fatty Arbuckle dans un décor de Miyazaki. Un corps gonflé et lourd mais étonnamment souple et rebondissant, et qui possède une véritable intelligence de son rapport à l’environnement. La scène où Okja sauvé Mija au bord de la falaise est à cet égard absolument splendide, avec son jeu sur les lois de la pesanteur, démontrant aussi le lien d’amour inconditionnel entre l’animal et l’enfant. Dans une relation d’amitié-amour quasi-fusionnelle, la corde qui sert de laisse devient, symboliquement, un cordon ombilical entre les deux : à partir de là, tout projet de séparation devient inadmissible. À elle seule, cette scène acquiert le spectateur à la cause de ce couple burlesque, et dans son effet de balancier, programme toute la suite du film, au cours duquel Mija va devoir sauver Okja en retour. Mais que signifie précisément "sauver Okja" ?

Nous entrons là dans le cœur du film.

Et le cœur du film, c’est le cœur de Mija. Son grand-père lui reproche de ne pas s’intéresser aux garçons alors qu’elle en a l’âge. Mais Mija préfère encore sa grosse peluche transgénique. Et lorsque celle-ci est emmenée dans la grande ville aux Etats-Unis, la sauver équivaut à sauver son enfance, son innocence qu’elle refuse de perdre. C’est pourquoi on bascule au fur et le mesure dans le film d’horreur, jusqu’à cette scène extraordinaire du viol d’Okja filmé en caméra de surveillance : image-terreur (cf. notre article "Maximum overdrive") typique de la représentation contemporaine de la violence. Mais qui en dehors de son obscénité quasi-grotesque, traduit aussi d’une certaine manière, et même si ce propos pourra choquer, la vision du sexe selon Mija. Car il faut bien admettre que cet animal affectueux représente au fond son refus de la chose. Refus de consommer cette chair (si tendre et savoureuse), et refus de consommer quoique ce soit de charnel d’ailleurs. Sa rencontre avec les défenseurs de la cause animale, et leur chef qui la séduit sans effet, illustre à merveille cette symbolique de l’animal comme refus de la sexuation et donc d’une certaine violence dans les rapports humains. De ce point de vue, Tilda Swinton, la PDG du groupe alimentaire, incarne une figure maternelle à la fois désirante et dévorante, aimante et léthale, qui aimerait concilier ses désirs avec une exigence de pureté — chose évidemment impossible. Mija, elle, n’a pas cette schizophrénie, ayant choisi son camp du début à la fin avec une détermination sans faille ; ce qui rend son personnage moins passionnant, voire légèrement antipathique, avec cette vision du monde où le sexe est assimilé à de la sauvagerie (la consommation de la chair, c’est le viol). 

Pour elle et pour Bong Joon Ho vraisemblablement, le monde occidental, ou par extension le monde capitaliste moderne, est un monde violent et laid, dont la vérité s’incarne même au bout du compte dans la figure du camp d’extermination (l’abattoir), et dont il est urgent de s’extraire au plus vite. Ce monde est définitivement inhabitable, et ne mérite pas que l’on perde notre innocence pour s’y adapter.

"Okja", ou un film sur l’écoeurement...

Au fond, la vision du monde portée par "Okja" est celle de Disney, où la pureté de l’enfance est inattaquable, et le monde adulte interdit de complexité et de nuance. C’est une vision où il est exclu de penser le Bien et le Mal en même temps.

Après réflexion, le film de Bong Joon Ho nous déçoit donc assez profondément, surtout en regard de ses promesses, programmatiques pourrait-on dire, de subversion.

Peut-être cela tient-il au langage même du film, qui est celui du storytelling contemporain à l’oeuvre dans 90% de la production audiovisuelle mondiale. Or ce langage est celui du pouvoir, celui qui organise, régule, articule le discours véhiculé par ces films et ces séries à travers le monde. Il faudrait donc inventer une autre manière parler le cinéma, une autre temporalité, d’autres rythmes de narration... afin de produire un réel discours critique. Ne pas faire sécession comme Mija, mais tenter une forme de dissidence.

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Pour finir, un mot sur la polémique "Netflix". Malgré la sélection d’ "Okja" à Cannes, la plateforme VOD, également productrice, a refusé de sortir le film en salles, pour l’exploiter directement en ligne. Et il est évident, malgré les hurlements des salles de cinéma françaises, que Netflix n’a aucun intérêt à jouer le jeu de la chronologie des médias. Et rien ne l’y oblige. Il est évident aussi, faut-il le rappeler, qu’un grand film n’a pas besoin de passer physiquement par la projection en salles obscures pour présenter un intérêt proprement cinématographique. Il faudra donc sans doute se résoudre à voir les nouvelles technologies du web changer encore notre manière de voir les films (après la VHS et le DVD). Les salles de cinéma sont appelées de plus en plus à devenir des vitrines prestigieuses pour le lancement des films, mais perdent leur exclusivité en tant que lieu principal de l’expérience-cinéma pour les masses. C’est triste, et notre petite âme de cinéphile formée dans les salles art et essai en souffre ; mais le bon côté des choses c’est que Netflix semble ressusciter les films à budget moyen, récemment disparus des salles en raison de leur modèle économique inadapté (cf. étude de slate.fr) ; de même pour le documentaire. Il semble évident enfin que notre politique protectionniste en matière de cinéma, efficace dans la redistribution des richesses, servant entre autres à soutenir les salles ainsi que la production de films "d’auteur" français, devra elle aussi s’adapter à ce nouveau contexte.

Attendons aussi la sortie du prochain Scorsese, produit par Netflix pour 100 millions de dollars, pour observer la politique de sorties en salle de Netflix, vu le potentiel commercial du film.

 

Jean-Paul Lançon

 

 

Okja

Okja de Bong Joon Ho (Corée du Sud / USA, 2017)

Sorti sur Netflix le 28 juin 2017.

Crédits photo : Netflix