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"Cutter's way" est un beau film sur les perdants de l'Amérique à la charnière entre le cinéma des années 70 et 80, entre paranoïa conspirationniste, désillusion et vide existentiel à l'aube de l'ère Reagan.

Par Jean-Paul Lançon

 

Le film suit un trio d'amis à la dérive, en Californie (Santa Barbara). Richard Bone (Jeff Bridges) est un demi-looser, séducteur passable, marin d'eau douce pour touristes friqués. Son meilleur ami Alex Cutter (John Heard), vétéran du Vietnam mutilé, noie son désespoir et sa rancoeur dans l'alcool, faisant sombrer peu à peu avec lui sa femme Mo (Lisa Eichhorn). Une nuit, Bone tombe en panne dans une ruelle sombre. Une limousine s'arrête non loin derrière. Le conducteur en sort pour jeter quelque chose dans une poubelle. Et repart. Bone observe son manège et quitte les lieux. Mais le lendemain, la police découvre dans la poubelle qu'il s'agit du cadavre d'une jeune femme. Bone n'est pas très sûr d'avoir vu le visage de l'assassin ; mais bientôt il semble le reconnaître dans les traits de J. J. Cord, l'homme le plus puissant de la ville. Hésitant, il est entraîné dans une croisade pour démasquer Cord par son ami Cutter, lequel croit dur comme fer à sa culpabilité.

Ce film noir d'Ivan Passer, à la mise en scène sobre et mesurée, présente pourtant une vision bouleversante de l'Amérique et de son cinéma au début des années 80. Il condense peu à peu, dans une atmosphère embrumée par une gueule de bois permanente, une grande partie des mythes, figures et questionnements qui avaient fait la grandeur du Nouvel Hollwood dans les années 70. Mais cette brume est comme une enveloppe funéraire pour tous les espoirs déçus de la contre-culture. Le soleil brille à présent sur les lunettes noires du magnat JJ Cord, dans lesquelles se reflète un monde aux rêves formatés par Disneyworld.
Les deux personnages, Bone et Cutter, incarnent ainsi chacun une figure typique de chaque monde : Bone est un amant médiocre, un hédoniste malheureux et sans idéal, soit la version perdante du héros du cinéma "reagannien" (revival cynique et brutal de l'american way of life des années 50). Incapable de s'engager ou d'incarner quoique ce soit, sa seule échappatoire réside dans l'air du large qu'il prend parfois en bateau, comme une drogue qui l'emmène hors du monde pour quelques heures. L'horizon de ce monde : se conformer ou mourir (se droguer).
Cutter, lui, représente la contestation possible fantasmée par la contre-culture, et la croyance que l'on peut trouver un coupable pour toute la violence du monde. Il est l'homme qui a cru au rêve américain et au bien-fondé de la guerre du Vietnam, celui qui en a payé le prix et dont la société cherche à enterrer le mauvais souvenir. Le meurtre de la jeune femme est pour lui l'occasion de rendre justice, car elle est a priori emblématique de l'impunité totale des puissants de ce monde. Cutter a besoin d'incarner le mal qui a dévasté sa vie, ses rêves et ses croyances.
Et c'est là que le film devient absolument passionnant : car en effet à aucun moment nous ne sommes certains d'avoir, avec Bone dans la ruelle sombre, aperçu le visage de l'homme aux lunettes noires. Impossible de faire retour sur cette image, devenue pure projection mentale. Il faut visionner le film une seconde fois pour découvrir qu'en fait on ne voit rien de cette silhouette meurtrière. On aurait pourtant juré avec Bone avoir distingué une paire de lunettes noires... mais rien. Nous ne pouvons donc pas trancher (Bone a-t-il vu quelque chose de plus que nous ? la mise en scène ne le dit pas, mais ne dément pas non plus).
C'est cette indécision qui évite au film de verser dans une intrigue simpliste, et l'emmène au contraire sur un terrain mouvant, entre Cutter qui joue sa revanche et Bone qui rechigne à l'épauler, alors qu'il est lui-même le témoin involontaire à l'origine de cette histoire.
En miroir de cette intrigue principale, il faut aussi évoquer la mort de Mo, la femme de Cutter : retrouvée morte après une nuit passée avec Bone, il est là aussi impossible de savoir si elle s'est suicidée, ou si sa mort n'a pas été causée accidentellement par le chauffage au gaz défectueux. Là encore la mise en scène refuse de prendre parti pour l'une ou l'autre des interprétations. Non pas par souci de préserver un suspense d'intrigue policière, mais pour laisser chaque fantasme se déployer, et comme pour signifier que la vérité est parfois impossible à faire éclore. Pour Cutter évidemment, c'est la version complotiste-paranoïaque qui l'emporte (le meurtre de Mo comme un avertissement pour faire cesser leur enquête contre JJ Cord).
Lointains échos du traumatisme de la mort de JFK, dont on aurait perdu le film de Zapruder.
En définitive, Cutter se bat contre un monde dont le modèle est la soumission à une jouissance décérébrée, aliénante, qui ne perpétue qu'en apparence le rêve américain de la poursuite du bonheur et du droit à la liberté. Ce n'est plus que la liberté d'être béatement "entertained". Quelle rage magnifique et dérisoire s'empare de lui lorsqu'il tire à bout portant avec son arme de soldat sur une peluche Disney, gagnée par sa femme au tir à la carabine... rage et impuissance absolue face à la soumission généralisée, cette soumission de masse à la parade abrutissante et niaise des Mickey et consorts.

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Le final, superbe charge de cavalerie kamikaze sur le quartier général du tout-puissant JJ Cord, conduit vers un dénouement pétrifiant : Cutter ayant lancé son cheval au travers de la baie vitrée, fracasse le "plafond de verre" qui le sépare des plus hauts lieux de pouvoir, ici le bureau personnel de Cord. Cette traversée lui coûte la vie mais donne à Bone, présent à ses côtés, l'opportunité de saisir son arme, et de la pointer sur Cord. A ce moment précis Cord n'a toujours pas avoué le crime dont l'accuse Bone. Et il a cette phrase terrible, prononcée avec une arrogance sans limites : "what if I did ?". Il accompagne ce défi lancé à Bone en chaussant devant lui les fameuses lunettes noires censées l'identifier comme le tueur. Il faut alors lire la TERREUR absolue dans le regard de Bone, devant cette face sans visage, et ce reflet vide et noir. Le plan qui s'ensuit où Bone appuie sur la gachette et fait feu en direction de cette image opaque est coupé au moment même où le canon s'enflamme. CUT TO BLACK et générique. Il n'y a pas de contre-champ sur Cord si bien que l'on ne sait pas s'il a été touché. Cette absence de contre-champ est capitale car elle laisse entendre que la figure du pouvoir, en tant que figure du mal et de l'oppression, ne saurait être atteinte dans ce monde. Le final insiste au contraire sur la terreur qu'il inspire à Bone, sur le point d'être pétrifié comme s'il avait regardé en face la Méduse. La noirceur ultime du film saisit le spectateur à la gorge et ne le lâche plus bien au-delà de la projection elle-même.
Autant le pouvoir se diffractait en réseaux insaisissables, dans les thrillers partanoïaques des années 70, aboutissant en général à un égarement du héros dans le dédale de son enquête ; autant ici le pouvoir s'affiche sans complexe dans une incarnation paradoxalement intouchable, indestructible. Bone tire sur une image sans consistance.

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A ce titre on peut revenir sur l'ouverture même du film, qui donne une clé formelle intéressante pour comprendre cette impasse : elle se situe dans l'enchaînement du générique et de la première séquence. Nous assistons lors du générique à une parade typique de la tradition américaine, mettant en scène une représentation de son histoire parfaitement lisse et cadrée, avec des figures emblématiques (cavalerie, etc.), conformes au roman national (ou local). Des sortes d'images d'épinal. Des femmes en robe blanche dansent sur les côtés, et la robe de l'une d'entre elles vient balayer l'écran, créant une sorte de volet naturel avec l'image qui s'ensuit, un motel minable dans une rue mal éclairée. Il faut noter que la robe, dans son mouvement, a été détourée précisément pour découvrir tel un véritable voile l'image suivante. Il est donc clairement signifié ici que l'image que l'Amérique se donne d'elle-même est faite pour recouvrir sa réalité. Dans ce mouvement, dans cet enchaînement, il y a le mensonge de l'image fabriquée (hollywoodienne) pour nier l'image "réelle". Toute la problématique et l'enjeu formel du film est là, résumé en quelques secondes. Et Cutter et Bone ne savent pas se battre contre des images. Les voilà ensevelis, étouffés par la production d'images à venir, qui dans les années 80 va totalement reformater le cinéma américain, évacuant les embardées contestataires de la décennie précédente. Bientôt, les héros sacrifiés de "Voyage au bout de l'Enfer" seront remplacés par "Rambo 2".
C'est toute la beauté et la tristesse de ce film d'Ivan Passer que de faire ce constat, en accompagnant la lutte, perdue d'avance, mais de résistence glorieuse, de ses deux laissés pour compte.

Jean-Paul Lançon

 

Poster

 

 

Cutter's Way (La Blessure) un film d'Ivan Passer (Etats-Unis, 1981)

"Cutter's Way" est ressorti dans les salles françaises le 25 juin 2014 (distribué par Carlotta).

Il est disponible en Bluray et DVD chez Sidonis Calysta.