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LE CERCLE DE FAMILLE

Par Aurelio Cárdenas

 

L’exercice du found footage horror est rarement plébiscité par la critique. Le genre est souvent condamné d’avance comme un rejeton cheap et paresseux du cinéma d’horreur. Ces faux films amateurs ont l’indécence d’aligner des plans instables, sous-exposés ou flous (parfois les trois à la fois) et proposer une narration vacillante privilégiant curieusement les temps morts du récit. Peut-être que ces “mockumentarys” horrifiques dérangent finalement autant les professionnels de la profession que les horrors fans les plus réacs.  Voilà une des raison pour laquelle ce sous-genre désinvolte, généralement fauché, esthétiquement repoussant, conserve dans notre coeur de cinéphile bis une éternelle part de sympathie. Et si le found footage horror est souvent peu inspiré dans le choix de ses sujets (maisons hantées, possessions maléfiques, zombies…), il ouvre les portes (grinçantes) aux audaces et aux expérimentations formelles disparues des films d’horreur contemporains. En effet, excepté le cas particulier du cinéma expérimental (1), où peut on voir autant de supports et formats divers cohabiter ensemble (Super 8, VHS, GoPro, webcam…) ? Outre une réflexion sur le point de vue narratif (utilisation récurrente de la caméra subjective), le genre interroge “l’effet de réel” au cinéma avec ses contradictions (les images seraient authentiques et nous seraient délivrées telles quelles). En fait, le found footage horror s’impose subrepticement comme un descendant bâtard grand public du film d’exploitation et du cinéma amateur, teinté de post-modernisme. Osons le dire : peut-être même que les "Cannibal Holocaust"“Blair With Project”, V/H/S”, “Cloverfield”, “Troll Hunter”, ou autres “Documents Interdits” auraient trouvé leur place dans l’oeuvre du critique André Bazin (celui du “réalisme ontologique”) ... (2)

Connaissant son penchant pour le film concept, l’incursion de M. Night Shyamalan dans cette catégorie peu considérée n’est donc pas si incongrue par rapport aux raisons précitées. Néanmoins, elle demeure inhabituelle dans un plan de carrière qui paraissait pourtant bien tracé. Après une première filmographie remarquée (“Sixième sens”, “Incassable”, “Signes”...), suivirent deux blockbusters moyennement inspirés mais surtout peu rentables (“Le dernier Maître de l’air”, “After Earth”). Il s’agit donc pour le spécialiste du twist ending de renouer avec le succès avec un budget très modeste, sans tête d’affiche, tout en conservant (en bonus) une cinématographie qui lui est propre. Eh bien, que nous vaut cette “Visit”, Monsieur Shyamalan  ?

Deux ados, Tyler (le petit frère) et Rebecca (la grande soeur), rendent visite à leurs grands-parents pour la première fois. En effet, suite à un différent familial, la mère a coupé les ponts avec ses parents il y a une quinzaine d’années. Pour tenter de comprendre cette rupture, Rebecca,  caméra numérique au poing, décide de réaliser un film documentaire sur ce séjour d’une semaine. Mais le comportement des grands-parents se révèle de plus en plus mystérieux et déconcertant …

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Premier twist ! Avant d’être un found footage horror, “The Visit” est un film de famille - c’est-à-dire un film tourné par et pour la famille (3).  Les scènes d’exposition peuvent surprendre, car le prologue en mode téléfilm family drama ne laisse pas présager la suite de l'intrigue, beaucoup plus angoissante. C’est donc à travers le regard cinématographique amateur et peu formaté de la jeune Rebecca que le récit nous est énoncé. Cette mise en scène non professionnelle, maladroite, parfois brute sans montage, autorise l’emploi d’éléments syntaxiques proscrits dans une réalisation “classique” (regards-caméras, recadrages abrupts), l’enregistrement de plans anodins (qui s’avèreront ne pas l’être) ou encore de silences inhabituels des personnages (non-dits lourds de sens)... De cette manière, le film opère une véritable mise à nu des grands-parents par leurs petits-enfants par le biais d’une caméra instable, spontanée, tantôt voyeuse, mais éminemment vraie et sincère car incluse dans l’intimité du cercle de famille. “The Visit” ne pourrait exister sans les rôles hybrides de Rebecca : membre du foyer et documentariste familial mais aussi, de ce fait, personnage et narratrice du film. Le film de famille amateur, cousin proche du found footage, devient ainsi un moyen puissant de décortiquer une thématique chère au cinéaste :  la cellule familiale et sa vulnérabilité (cf. "Signes", "Le Village" ou même "Phénomènes").

“The Visit” ne se limite évidemment pas à une interminable vidéo de vacances domestique. Pourtant, même quand le faux documentaire prend l’allure de conte horrifique (4), c’est bien la famille qui demeure le noeud de l’intrigue. Le sujet du film de Rebecca, ce sont ses grands-parents qu'elle découvre pour la première fois (campés par les excellents Deanna Dunagan et Peter McRobbie).  Personnages souvent lisses dans les comédies ou drames US, le grand-père et la grand-mère sont croqués ici d'un trait mordant et acide par l'objectif de Rebecca / Shyamalan, les dévoilant peu à peu comme deux corps âgés subissant tous les travers de la vieillesse avec ce qu'elle a de plus pénible et terrible. Rien ne leur sera donc épargné. Notez plutôt : incontinence, sénilité, maladie, dépression… Jusqu’au “syndrome du crépuscule”, véritable syndrome de démence, qui prend ici l’allure d’une transformation quasi surnaturelle et surtout terrifiante. La vieillesse est donc abordée de manière frontale sans fioritures provoquant chez le spectateur un rire … crispé (un humour très noir, adulte, assez inédit pour Shyamalan). L’horreur c’est l’Autre, dans ce qu’il a de plus tangible et non un être surnaturel ou une entité maléfique. Plus perturbant : cet Autre existe dans le cercle de famille et s’avère fourbe et menaçant. C’est peut-être l’hypothèse la plus effrayante de Shyamalan depuis le début de sa filmographie ?

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Si Shyamalan s’accapare du genre found footage horror pour l’appliquer intelligemment à ses propres préoccupations, la forme n’est pas sans reste. Par son dispositif filmique simple et modeste, la jeune adolescente transfère à Shyamalan une certaine créativité décomplexée, disparue depuis quelques films. Celui-ci offre en échange à Rebecca un sens de l’esthétisme évident. Indéniablement, l’image n’est pas celle d’un found footage quelconque : elle est particulièrement soignée pour un film du genre plus habitué aux approximations optiques (les puristes seront donc déçus !). A part quelques moments de pure terreur, la caméra tremble peu, immobilisée dès que possible sur des supports stables: tables, sol, étagères… Le travail sur les lumières intérieures ou extérieures demeure relativement léché (même de nuit). Enfin, Shyamalan n’a pu s’empêcher de glisser quelques inévitables touches personnelles, parfois subliminales : reflets sur des surfaces vitrées ou des miroirs, clins d’oeils hitchcockiens (le fauteuil à bascule de “Psychose”), plans d’ambiance sur la nature environnante impeccablement cadrés, utilisation astucieuse d'une grande profondeur de champ … Peu surprenant que Rebecca (5) se présente comme une esthète du cinéma dissertant de mise en scène” ou de dénouement” - en français dans le texte -  comme pour invoquer ses parrains de la Nouvelle Vague. A sa demande, son petit frère s’improvisera aussi deuxième cadreur, afin d’enrichir le montage en doublant les points de vue ! Apparaissent des scènes plutôt inhabituelles dans le found footage horror dans lesquelles une cinéaste travaille explicitement la mise en scène du film présenté sur l’écran (tiens, une des thématiques du cinéma moderne) : Rebecca derushe des images sur son ordinateur, Rebecca réfléchit aux placements des caméras pour sa prochaine scène ... Shyamalan balaie les accusations de laideur cinématographique des found footage en détournant, prudemment, le dispositif : la surdouée apprentie réalisatrice qu’est Rebecca - alter ego du cinéaste dans sa jeunesse - permet de styliser le genre et surtout de dépasser le carcan “tourné-monté” chaotique.

L’oeil-caméra vierge de Rebecca semble donc libérer Shyamalan (en partie) des contraintes budgétaires et formelles, permettant à celui-ci de retrouver une seconde jeunesse cinématographique. Ce retour aux sources passe également dans le choix de “qui” filme : pas un hasard que le point de vue soit celui de deux ados. Très à l’aise avec l’image numérique et ses nouveaux outils, les jeunes adultes sont souvent les acteurs, décérébrés et malchanceux, de ce type de production (“Chronicle”, “Area 51”, "Chroniques de Tchernobyl” …). Leurs imprudences et immaturités sont souvent la cause de leur sacrifice sur l’autel de l’image numérique tremblotante. Mais on décèle dans “The Visit” une approche différente envers la génération Youtube / Skype/ Snapchat ... Alors que les discours sociologiques ambiants s’avèrent souvent pessimistes sur cette génération née devant des écrans et adepte de l’auto-filmage narcissique, celui de Shyamalan nous semble débarrassé de tout cynisme contemporain. Revenons d'abord au point de départ du film. L’intention de Rebecca est de réaliser une vidéo sur sa famille avec cette idée naïve et louable que son documentaire permettra de réconcilier sa mère et ses grands-parents. Il faut tout filmer, tout le temps, pour remuer le passé et révéler les secrets familiaux. Ici, la caméra joue parfois le rôle de psy et peut s’avérer être une formidable thérapie, par l’enregistrement de la parole. On pense aux deux ados qui s’interviewent chacun à tour de rôle et au zoom maladroit, mais poignant, de Tyler sur sa grande soeur. Assurément, l’œil de Shyamalan se confond avec amusement,  tendresse et respect aux enregistrements numériques de Rebecca et Tyler. A l’instar d’un Spielberg des années 80-90, Shyamalan idéalise avec une relative naïveté la dernière génération, celle des enfants et des adolescents. Une génération dite "Z" des années 2010 qui documente constamment par la photo et la vidéo sa propre vie et celle de son entourage. “The Visit” tente de nous persuader, dans un discours sous-jacent, qu’il ne s’agit pas d’un repli sur soi mais une possibilité de renouer avec l’Autre (dont ses ascendants) et peut-être aussi de perpétuer une galerie de souvenirs à ses descendants... Finalement, livrés à eux-mêmes, tout en restant unis et combatifs face au Mal, le salut de l’entité familial provient bien des enfants, et non de leur mère un brin désinvolte, ni encore moins des aïeux. Et ceci grâce à leur film de famille. Dans “The Visit”, le geste initial du found footage devient en somme une affaire de morale.

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Manoj Nelliyattu Shyamalan aka M. Night Shyamalan

The Visit” ne serait que le caprice d”un cinéaste confirmé ? Pas tout à fait, car il répond tout de même aux canons du genre et à sa mission première (ficher la trouille) mais sur un mode plutôt inédit, quasi expérimental sur le fond et la forme. Malgré ses quelques défauts ou concessions (scènes d’horreur style “The Grudge” superflues, quelques jump scare faciles,  l’épilogue un peu trop long et sentimental), “The Visit” nous passionne dans sa manière d’entamer des variations personnelles dans un genre qui demeure routinier depuis bien trop longtemps. Et ceci, jusqu’au twist final - la tentation de l'incorporer était trop forte pour Shyamalan. 

Au générique de fin, on est presque surpris que le défi s’avère aussi réussi. Et on s’interroge : mais pourquoi Shyamalan n’avait pas tenté le found footage horror auparavant tant il lui sied parfaitement ? Quoi qu'il en soit, une nouvelle collaboration avec le producteur Jason Blum (“Paranomal Activity”) est prévue pour cette année. Puisse-t-il encore secouer le genre !

Aurelio Cárdenas


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(1) : Le cinéma expérimental comprend également une branche “found footage” depuis la fin des années 50. Il s’agit de retravailler un matériel filmique ou vidéo préexistant par un nouveau montage, étalonnage, mixage, etc.

(2) : André Bazin écrivait en 1954 sur le documentaire “Kon-Tiki” (Tor Heyerdahl, 1950) des lignes qui pourraient s’appliquer au found footage : “Kon-Tiki est admirable et bouleversant. Pourquoi ? Parce que sa réalisation s’identifie absolument avec l’action qu’il relate si imparfaitement ; parce qu’il n’est lui-même qu’un aspect de l’aventure ! Ces images floues et tremblantes sont comme la mémoire objective desacteurs du drame.” ("Qu'est-ce que le cinéma ?")

(3) “Par film de famille, j’entends un film (ou une vidéo) réalisé par un membre d’une famille à propos de personnages, d’évènements ou d’objets liés d’une façon ou d’une autre à l’histoire de cette famille et à usage privilégié des membres de la famille.” (Roger Odin in “Le film de famille”)

(4) L’imaginaire du conte est présente dans le décor (la maison dans la forêt) mais aussi chez les personnages-types (les enfants et la “sorcière”), les situations (le four de “Hansel et Gretel”) ...

(5) “Rebecca” : titre du premier film américain d’Alfred Hitchcock en 1940. Une coïncidence ?

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The Visit un film de M. Night Shyamalan (Etats-Unis, 2015)

 Sortie en salles en France le 7 octobre 2015

Sortie en DVD / Blu-ray le 23 février 2016

 

Crédits photos : Universal Pictures International France